Le 21 mars 2024, à 10 000 mètres d’altitude, un Boeing 737 de Flydubai a frôlé l’inimaginable. Pas un problème technique, pas une turbulence, mais un homme qui attaquait son copilote au couteau. Le commandant de bord, Smit Machchhar, 38 ans, un Indien formé aux États-Unis, a tenu l’avion pendant 20 minutes. Vingt minutes où il a dû faire ce que personne ne lui avait appris à faire : improviser. Parce que les manuels ne préparent pas à ça. Personne ne prépare à ça, d’ailleurs. Juste des procédures pour les pannes moteur, les dépressurisations, les incendies. Pas pour un passager qui sort un couteau et vise la gorge de l’autre pilote. Alors Machchhar a fait ce qu’il fallait : il a menti, il a menacé, il a utilisé la radio pour semer la panique, et il a gardé son sang-froid. Résultat ? L’avion a atterri à Tel Aviv sans dommage. Mais la question reste : comment un tel scénario a-t-il pu se produire ? Et surtout, pourquoi personne n’a rien vu venir ?
Un couteau, deux hommes, et un avion qui dévie
Les premiers détails sortent peu à peu. Le copilote, un homme de 30 ans, aurait eu des antécédents psychiatriques. Des signes avant-coureurs ? Peut-être. Mais dans l’aviation, on ne vérifie pas les antécédents psychologiques comme on le ferait pour un poste sensible. On forme, on teste, on certifie. Pas on fouille. Le commandant Machchhar, lui, n’avait aucune raison de se douter de quoi que ce soit. Il avait confiance. Trop confiance, peut-être.
À 10h47, heure locale, le vol FD881 décolle de Dubai. Tout semble normal. Puis, à 10h57, le copilote se lève brusquement. Il sort un couteau de sa poche, un couteau de cuisine, en acier inoxydable, pas un arme de guerre. Il se précipite vers Machchhar, qui est aux commandes. Une lame dans la gorge, c’est rapide. Trop rapide pour réagir. Mais Machchhar n’est pas un homme qui panique. Il attrape le bras de l’agresseur, le repousse, et hurle dans le micro de la radio : « Il y a un problème ici, on a un passager violent ! » Personne ne répond. Personne ne comprend.
Pourtant, l’avion commence à dévier. Le copilote, toujours armé, tente de reprendre les commandes. Machchhar doit le frapper, le maîtriser. Il utilise son propre corps comme bouclier. À un moment, il arrive même à lui prendre le couteau. Mais l’homme est déterminé. Il se débat, il crie. Les passagers, eux, ne savent rien. Ils voient juste que l’avion tangue, que les hôtesses sont stressées, que quelque chose cloche. Personne ne leur dit rien. Personne ne leur explique.
C’est seulement quand Machchhar parvient à immobiliser le copilote, en lui promettant de le livrer à la police à l’atterrissage, que la tension redescend. L’avion se stabilise. Il reste 20 minutes de vol. Vingt minutes à tenir, à surveiller, à prier pour que l’autre ne se réveille pas. À l’atterrissage, les autorités israéliennes interviennent immédiatement. Le copilote est arrêté. Machchhar, lui, s’effondre. Pas de larmes. Juste un soulagement qui passe. Parce que ce genre de chose, ça ne se raconte pas. Ça se vit.
La formation des pilotes ignore l’inimaginable
Voilà le vrai problème. Les pilotes sont formés pour gérer les crises prévisibles : un moteur en feu, une panne électrique, une dépressurisation. Mais personne ne leur apprend à gérer un passager qui sort un couteau. Personne ne leur dit : « Et si un membre d’équipage vous attaque ? » Parce que ça, c’est du domaine du film catastrophe. Pas de la réalité.
Pourtant, ça arrive. En 2017, un passager a tenté d’ouvrir la porte d’un avion en plein vol. En 2019, un autre a agressé un steward avec un couteau. Chaque fois, les pilotes improvisent. Parce qu’il n’y a pas de protocole. Juste des consignes floues : « Faites ce que vous pouvez pour neutraliser la menace. » Facile à dire. Moins facile à faire quand on a une lame sous la gorge.
L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) a bien des règles sur la sécurité des passagers. Mais elles sont générales. Trop générales. Elles ne prévoient pas un scénario comme celui de Flydubai. Et c’est là que le bât blesse. Parce que si on ne forme pas les pilotes à ça, comment voulez-vous qu’ils réagissent ?
Machchhar a eu de la chance. Il était rapide. Il était fort. Il avait l’expérience. Mais et les autres ? Ceux qui n’auraient pas su quoi faire ? Ceux qui auraient paniqué ? L’aviation repose sur des procédures. Des procédures qui marchent dans 99,9 % des cas. Mais quand le 0,1 % arrive, il faut bien quelque chose. Alors soit on forme les pilotes à gérer l’impossible. Soit on attend le prochain drame.
Pourquoi personne n’a rien vu ?
Le copilote avait des antécédents. Des troubles psychiatriques. Des signalements. Pourtant, il a été embauché. Pourquoi ? Parce que les compagnies aériennes font confiance aux évaluations psychologiques. Sauf que ces évaluations, elles sont souvent bâclées. Un entretien de 30 minutes avec un psychologue, et hop, c’est bon. Personne ne creuse. Personne ne vérifie vraiment.
Flydubai, comme beaucoup d’autres compagnies low-cost, a serré sur les coûts. Résultat : moins de contrôles, moins de formations, moins de temps passé sur les dossiers sensibles. Et quand un problème arrive, c’est trop tard. Le copilote était sur la liste noire de certaines compagnies. Mais pas de Flydubai. Parce que personne n’a pris la peine de croiser les données.
C’est ça, le vrai scandale. Pas l’attaque en elle-même. Mais le fait que ça ait pu arriver. Que personne n’ait vu les signes. Que les protocoles soient si lâches qu’un homme avec un couteau puisse monter dans un avion sans que personne ne bronche.
Ce que ça change (ou pas)
Alors, est-ce que ça va changer quelque chose ? Probablement pas. Parce que l’aviation, c’est un monde qui fonctionne avec des statistiques. Un accident, c’est acceptable si ça arrive une fois tous les 10 millions de vols. Alors on minimise. On dit que c’est isolé. On passe à autre chose.
Pourtant, ce vol FD881, il a failli tout faire basculer. Si Machchhar avait hésité ne serait-ce qu’une seconde, si le copilote avait réussi à reprendre les commandes, si l’avion avait perdu le contrôle… Les conséquences auraient été catastrophiques. Pas seulement pour les 166 passagers à bord. Pour l’image de l’aviation tout entière.
Mais personne n’en parlera vraiment. Parce que parler de ça, c’est admettre que le système a des failles. Et le système, il ne veut pas de failles. Il veut des chiffres. Des statistiques. Des procédures. Pas des histoires de couteau et de sang.
Alors on va oublier. On va dire que c’était un cas isolé. On va former les pilotes à « gérer les situations de crise » un peu mieux. Et dans cinq ans, ça recommencera.
Le vrai danger, c’est l’indifférence
Ce qui est le plus frappant dans cette histoire, ce n’est pas l’attaque. C’est l’indifférence qui l’a rendue possible. Personne n’a vu. Personne n’a réagi à temps. Personne ne va vraiment tirer les leçons.
Parce que quand on parle d’aviation, on parle de confiance. Une confiance aveugle. On fait comme si tout était sous contrôle. Comme si les pilotes étaient des super-héros. Comme si les systèmes étaient infaillibles.
Smit Machchhar n’est pas un héros. C’est un homme qui a fait son travail. Un travail qu’on ne lui avait pas appris à faire. Un travail qui aurait pu lui coûter la vie. Et le pire, c’est que personne ne s’en soucie vraiment. Parce que l’avion est arrivé à destination. Parce que personne n’est mort. Parce que ça, ça suffit.
Mais la prochaine fois, peut-être que la chance ne sera pas de son côté.
Et après ?
Les autorités vont enquêter. Elles vont dire que des mesures seront prises. Elles vont former les pilotes à « mieux gérer les situations de crise ». Elles vont peut-être renforcer les contrôles psychiatriques. Mais au fond, rien ne changera vraiment.
Parce que l’aviation, c’est comme ça. On attend le drame. On tire les leçons. On oublie.
Et puis un jour, ça recommencera.