Le piège des bonnes intentions
Magnette a sorti son joker : une « révolution fiscale ». Traduction : taxer davantage les grandes fortunes pour soulager les travailleurs. L’idée, en soi, n’est pas nouvelle. Mais là où d’autres y vont par touches légères, lui, il veut jouer gros. « On ne peut plus se permettre des niches fiscales pour les super-riches », a-t-il lancé lors d’un débat budgétaire. Sauf que personne ne sait comment.
Pourtant, les chiffres sont là. Selon une étude de l’UCLouvain publiée en 2022, les 0,1 % des Belges les plus aisés paient déjà moins d’impôts que la moyenne en proportion de leur revenu. Moins de 20 % pour certains, contre 30 % pour un salarié moyen. Alors oui, il y a de la marge. Mais Magnette ne propose pas de chiffre précis. Juste un « il faut » et un « c’est injuste ».
Et puis, il y a Bruxelles. La Commission européenne surveille de près les hausses d’impôts sur le capital. « Risque de fuite des capitaux », « concurrence déloyale »… Les arguments sont connus. Résultat : même si Magnette veut frapper fort, il devra composer. Comme toujours.
Le travail, ce parent pauvre
Magnette ne se contente pas de critiquer. Il propose aussi d’alléger l’impôt sur le travail. « Un smicard ne doit pas payer plus de 20 % d’impôts sur son salaire », dit-il. Problème : le smic n’existe pas en Belgique. Le salaire minimum interprofessionnel (SMI) tourne autour de 1 900 euros brut par mois. À ce niveau, l’impôt fédéral et régional peut atteindre 25-30 % après déductions sociales. Mais pour un ouvrier à 2 500 euros, c’est déjà plus compliqué.
Le vrai défi ? Les classes moyennes. Un cadre à 4 000 euros net paie bien plus qu’un milliardaire en pourcentage… mais il vote. Et il a peur. « Si on touche à mon impôt, je bouge », résume un comptable bruxellois. Magnette le sait. D’où son flou sur les détails. Parce que si on creuse, on tombe sur une réalité : la fiscalité belge est déjà l’une des plus progressives d’Europe. Sauf que la progressivité, ça ne veut rien dire quand les tranches les plus élevées sont vidées de leur substance par les exemptions.
L’arnaque des niches fiscales
Prenez l’exemple des plus-values. En Belgique, un particulier qui vend des actions après 10 ans ne paie presque rien. Presque, parce qu’il reste une taxe régionale de 30 % dans certaines régions. Mais pour les entreprises ? Zéro. Zéro impôt sur les plus-values si elles réinvestissent. Résultat : les milliardaires belges, comme les frères Albert Frère ou Bernard Arnault (qui possède des actifs en Belgique), optimisent à l’extrême. Et l’État ferme les yeux.
Magnette veut supprimer ces niches. « C’est du vol légalisé », lance-t-il. Sauf que le gouvernement fédéral, lui, tergiverse. « On ne peut pas tout changer d’un coup », justifie un proche des négociations. Traduction : « On n’a pas les couilles ».
Le vrai débat : qui paiera vraiment ?
Voilà le cœur du problème. Magnette parle de « révolution », mais en réalité, il propose un ajustement. Pas une refonte. Parce que toucher aux impôts des riches, c’est toucher aux lobbies. Et en Belgique, les lobbies des grandes fortunes sont partout. Dans les partis, dans les médias, dans les cabinets ministériels.
Prenez l’exemple de la taxe sur les transactions financières (TTF). En 2011, la Belgique l’a instaurée… avant de la saboter. Résultat : elle rapporte 50 millions d’euros par an. À peine 0,02 % du budget fédéral. Une blague.
Alors oui, Magnette a raison sur un point : le système est pourri. Mais sa « révolution » ? C’est du vent. Parce que pour de vrai, il faudrait casser les privilèges. Et ça, personne n’en a envie.
La question qui tue
Si Magnette gagne son pari, qui paiera vraiment ?
- Les petits actionnaires ? Non, ils sont trop dispersés pour faire pression.
- Les PME ? Elles crèvent déjà sous les charges.
- Les classes moyennes ? Elles voteront contre.
Il ne reste que les très grandes fortunes. Mais pour les taxer vraiment, il faudrait :
- Fermer les niches fiscales (adieu les paradis fiscaux locaux).
- Créer une agence indépendante de lutte contre l’évasion (aujourd’hui, c’est le SPF Finances qui s’en charge… et qui a des liens avec les banques).
- Accepter que certains fuient (oui, des milliardaires partiront).
Magnette en parle comme d’une évidence. Mais en Belgique, les évidences, ça se discute longtemps. Très longtemps.
Alors à quoi bon ? À rien, si ce n’est à faire croire qu’on agit. Parce que la vraie révolution, celle qui fait mal, personne ne la veut.
La dernière idée qui reste : et si on arrêtait de mentir ? Et si on disait clairement que la Belgique n’a pas les moyens de ses ambitions… sauf à choisir un camp ? Celui des riches, ou celui du peuple. Magnette a choisi son camp. Maintenant, il faut qu’il assume.