Pourquoi cette passerelle sent le coup bas pour Lancy
Imaginez : vous habitez à Lancy, près du chemin du Fief-de-Chapitre. Vous prenez votre vélo, vous voulez rejoindre le centre de Genève. Aujourd’hui, vous descendez dans le vallon, vous longez le bois de la Bâtie, vous remontez de l’autre côté. Ça prend 15 minutes, parfois plus si la boue a tout bouffé. Demain, avec la passerelle, ce sera 5 minutes. Top, non ? Sauf que pour les 200 habitants qui vivent à deux pas de ce vallon, ce n’est pas une question de minutes. C’est une question de bruit, de poussière, et surtout d’un projet immobilier gelé depuis 2018. Celui des Immeubles du Vallon, porté par la société Lancy Développement.
Leur dossier traîne parce que les promoteurs ont besoin d’une route d’accès. Une route qui traverse… le vallon. La passerelle va leur ouvrir la voie. Littéralement. Les riverains, eux, savent déjà ce que ça donne : des camions qui passent à 6h du matin, des travaux qui durent deux ans, et des nuits blanches. À Lancy, on appelle ça le syndrome de la Drize. Personne ne veut revivre ça. Mais la Ville a déjà validé le projet. Silence radio.
Le chiffre qui résume tout : selon une étude de l’Office cantonal de l’environnement (2023), les projets immobiliers le long d’axes routiers nouveaux génèrent 30 % de nuisances sonores supplémentaires pour les riverains dans les deux ans. À Lancy, on n’a pas attendu les chiffres pour savoir que ça va saigner.
Les TPG, grands gagnants d’une infrastructure inutile
Les Transports Publics Genevois (TPG) vont se frotter les mains. Leur ligne 12, qui dessert Lancy, va gagner en fluidité. Moins d’attente aux arrêts, des bus qui ne seront plus bloqués par des piétons descendant dans le vallon. Sur le papier, c’est logique. Dans la réalité, ça cache un problème bien plus gros : personne n’a calculé l’impact sur le trafic piéton existant.
Aujourd’hui, les habitants de Lancy et de la Bâtiaz utilisent ce vallon comme une sorte de chemin secret. Moins de monde, moins de voitures, un peu de nature en plein Genève. La passerelle va tout casser. Les promeneurs vont se retrouver sur un passage obligatoire, avec des bus qui les doubleront à 50 km/h. Les TPG parlent d’aménagements piétons. Traduction : des bandes blanches sur l’asphalte et un panneau Faites attention.
Le détail qui cloche : la passerelle est prévue pour 1 200 piétons par heure. Or, selon les comptages de la Ville (2022), le vallon actuel en voit 800 en heure de pointe. Où vont passer les 400 supplémentaires ? Sur le trottoir ? Dans la rue ? Personne ne l’a décidé. Juste un coup de crayon sur un plan.
Le bois de la Bâtie, nouveau terrain de jeu immobilier
Le vrai enjeu, celui que personne ne veut aborder, c’est ce qui se passera après la passerelle. Parce que quand vous facilitez l’accès à un vallon, vous ouvrez la porte à tout. Et à Lancy, tout signifie promoteurs.
Le bois de la Bâtie, c’est aujourd’hui une zone semi-sauvage, avec des sentiers, des arbres, et surtout… aucun permis de construire. Sauf que maintenant, avec cette passerelle, les promoteurs vont pouvoir argumenter : « Regardez, la Ville a déjà aménagé l’accès ! On peut y mettre des maisons ! » Et devinez quoi ? Ils ont raison. Le plan localisé de quartier (PLQ) de Lancy, révisé en 2020, autorise déjà les constructions le long des nouveaux axes routiers.
Le nom à retenir : Lancy Développement, la société derrière les Immeubles du Vallon, a déjà déposé une demande de modification de zone pour le bois de la Bâtie. Officiellement, c’est pour « densifier le quartier ». Officieusement, c’est pour transformer une forêt en lotissement. Et cette passerelle, c’est leur passe-droit.
Ce que la Ville ne veut pas vous dire
La Municipalité genevoise vante les mérites de cette passerelle : « C’est une infrastructure utile pour les habitants ! » Sauf que les habitants de Lancy, eux, voient autre chose. Ils voient une décision prise sans concertation réelle, un projet qui va aggraver leurs problèmes (bruit, trafic, pression immobilière), et surtout une opportunité pour les promoteurs de contourner les règles.
Le trou dans le raisonnement : où est l’étude d’impact environnemental ? Où est l’analyse des alternatives (comme un tunnel piéton, par exemple) ? Où est la garantie que cette passerelle ne servira pas à bétonner le bois de la Bâtie ? Réponse : nulle part. Juste un communiqué de presse et un calendrier électoral.
Le comble : la Ville a reçu 120 lettres de riverains contre ce projet. Aucune n’a été prise en compte. « On a écouté les associations» assure un porte-parole. Traduction : « On a mis une boîte aux lettres sur le site de la Ville et on a ignoré les réponses. »
La vraie question n’est pas : « À quoi ça sert ? »
C’est : « Qui en profite vraiment ? »
- Les TPG ? Ils gagnent du temps. Mais au prix d’un passage piéton saturé.
- Les promoteurs ? Ils gagnent un accès facile pour bétonner. Au détriment des derniers espaces verts de Lancy.
- Les habitants ? Ceux de Genève y gagneront peut-être deux minutes. Ceux de Lancy, eux, vont devoir supporter le bruit, la poussière, et l’arrivée de nouveaux voisins… en béton.
Le dernier détail qui tue : cette passerelle coûte 5,2 millions de francs, selon le budget 2024 de la Ville. Un montant qui pourrait servir à rénover 10 écoles… ou à planter 50 000 arbres pour compenser la destruction du bois de la Bâtie. Mais non. On préfère une passerelle. Parce que c’est plus facile. Parce que ça se vend bien. Parce que personne ne crie contre une passerelle.
Sauf que cette fois, les riverains de Lancy ont déjà crié. Et cette fois, on ne les entendra pas.
Ce qui va se passer maintenant
D’ici deux ans, la passerelle sera là. Les bus circuleront. Les promoteurs frapperont à la porte du bois de la Bâtie. Et les habitants de Lancy, eux, devront choisir : soit ils déménagent, soit ils supportent le bruit.
La Ville a son projet. Les TPG ont leur gain de temps. Les promoteurs ont leur terrain. Et vous, vous aurez une nouvelle infrastructure… qui ne servira pas ceux pour qui elle était censée être utile.