Un jour, dans un Ehpad de Bar-sur-Aube, une rĂ©sidente de 87 ans a perdu 3 kg en deux mois. Personne ne sâen Ă©tait rendu compte. JusquâĂ ce que Parad, un petit boĂźtier connectĂ© posĂ© sur sa table, clignote en rouge. « Ici, on voit les courbes de poids, les apports caloriques, les habitudes⊠» explique Alicia Stapf, diĂ©tĂ©ticienne. « Le logiciel alerte avant que la personne ne soit squelettique. » Sauf que dans 80 % des cas, les Ă©quipes soignantes savent dĂ©jĂ . Trop tard. Le chiffre ? 1 personne ĂągĂ©e sur 2 en Ehpad est dĂ©nutrie (source : Haute AutoritĂ© de SantĂ©, 2022). Et 30 % des dĂ©cĂšs en maison de retraite y sont liĂ©s, directement ou indirectement. « On soigne les fractures, les infections⊠mais la dĂ©nutrition, câest le parent pauvre », lance le Dr Yiganza, sans fard. « Pourtant, câest Ă©vitable. » Alors pourquoi ça ne bouge pas ? Parce que Parad coĂ»te 15 euros par rĂ©sident et par mois. Et que les budgets des Ehpad sont dĂ©jĂ Ă sec. « On nous dit : âPrenez-le si vous voulez.â Mais avec les Ă©conomies quâon fait sur les mĂ©dicaments, on peut Ă peine payer les infirmiĂšres », grogne une cadre dâun Ă©tablissement voisin. Le problĂšme ? Personne ne veut assumer le coĂ»t. Les dĂ©partements subventionnent Ă peine. LâAssurance Maladie, jamais. « Câest comme si on attendait que le patient tombe raide avant de rĂ©agir », rĂ©sume Stapf, agacĂ©e. Parad nâest pas une solution miracle. Il ne remplace pas une bonne cuisine ni un suivi humain. Mais il Ă©vite lâerreur la plus grossiĂšre : ignorer. « Un rĂ©sident qui mange mal, câest un rĂ©sident qui se lĂšve moins, qui parle moins, qui meurt plus vite », rappelle Yiganza. Le vrai blocage ? La culture du âça ne nous concerne pasâ. Dans les Ehpad, on soigne les urgences. Pas les silences. Pourtant, un vieux qui maigrit, câest souvent le signe que quelque chose cloche bien avant la chute ou lâinfection. « On a les moyens de voir. Mais on choisit de ne pas regarder », assĂšne la diĂ©tĂ©ticienne. Et puis il y a le lobbying. Les fabricants de complĂ©ments alimentaires, eux, vendent des boĂźtes Ă 50 euros la semaine. « Câest plus rentable de soigner aprĂšs coup que dâĂ©viter », soupire une source proche du secteur. Alors oui, Parad marche. Mais dans un systĂšme oĂč lâon compte les centimes, un outil qui sauve des vies sans faire de bruit ne sert Ă rien. Sauf Ă ceux qui en ont besoin. Le paradoxe ? Les Ehpad qui lâutilisent voient leurs coĂ»ts baisser. Moins de chutes, moins dâhospitalisations, moins de dĂ©cĂšs. « On a calculĂ© : sur deux ans, ça nous fait Ă©conomiser 8 000 euros par rĂ©sident », avance un directeur. Alors pourquoi tout le monde ne saute pas le pas ? Parce que personne ne veut ĂȘtre celui qui va dire : « Cette annĂ©e, on dĂ©pense un peu plus pour sauver des gens. » Et parce que dans ce pays, on prĂ©fĂšre attendre que ça aille mal pour rĂ©agir. --- ### Pourquoi les Ehpad font semblant dâoublier Les chiffres sont lĂ . La dĂ©nutrition coĂ»te 1,5 milliard dâeuros par an Ă la SĂ©cu (source : DREES, 2021). Pourtant, les Ehpad rĂ©sistent. « On nous parle de âprĂ©ventionâ, mais en vrai, on nous demande de faire des miracles avec trois fois rien », lance une infirmiĂšre. Trois raisons à ça : 1. Les aides publiques sont des miettes. Les ARS (Agences RĂ©gionales de SantĂ©) financent Ă peine 10 % des outils de dĂ©pistage. « On nous dit : âPriorisez.â Priorisez quoi ? Les lits ou les vies ? » 2. La formation manque. Beaucoup dâĂ©quipes ne savent mĂȘme pas utiliser Parad. « On nous donne un boĂźtier et on nous dit : âĂa, câest pour la dĂ©nutrition.â Sans expliquer comment », raconte une aide-soignante. 3. La dĂ©nutrition, ça ne se voit pas. Une fracture, une plaie, tout le monde comprend. Un rĂ©sident qui perd du poids ? « Bah, câest la vieillesse. » Le rĂ©sultat ? On traite les symptĂŽmes, pas la cause. « On donne des complĂ©ments, on fait des perfusions⊠mais on ne se demande jamais pourquoi la personne ne mange plus », regrette Stapf. Et puis il y a le business. Les laboratoires pharmaceutiques poussent les mĂ©dicaments. Les fabricants de matĂ©riel mĂ©dical vendent des lits anti-escarres Ă prix dâor. « La dĂ©nutrition, ça ne se monĂ©tise pas », rĂ©sume un cadre. Alors on la laisse pourrir. --- ### Ce que les politiques ne veulent pas entendre En 2023, le gouvernement a lancĂ© un plan contre la dĂ©nutrition. Objectif : former 10 000 professionnels dâici 2027. Sauf que sur le terrain, ça ressemble Ă du pipeau. « On a eu deux journĂ©es de formation. Deux. Pour 50 personnes », raconte une responsable. Le vrai problĂšme ? Les politiques parlent, mais ne financent pas. « On nous promet des moyens, mais en rĂ©alitĂ©, on nous demande de nous dĂ©brouiller », expliquent les professionnels. Parad, lui, ne demande rien. Juste un peu dâattention. Et un budget. Le pire ? Les Ehpad qui lâutilisent sont souvent les plus petits. Ceux qui ont un peu plus de moyens, un peu plus de volontĂ©. « Les grands groupes, eux, ils attendent que la SĂ©cu paie. Ou que le rĂ©sident tombe », observe Yiganza. La dĂ©nutrition, câest lâarbre qui cache la forĂȘt. DerriĂšre chaque vieux qui maigrit, il y a une Ă©quipe qui a lĂąchĂ© prise. Un systĂšme qui prĂ©fĂšre compter les Ă©conomies plutĂŽt que les vies. « On pourrait sauver des milliers de personnes. Mais ça coĂ»terait un peu plus cher », conclut Stapf, sans amertume. Juste un constat. Le pire ? Personne ne bronche. --- ### La vraie question nâest pas âComment dĂ©pister ?â mais âQui va payer ?â Parce que oui, Parad fonctionne. Parce que oui, la dĂ©nutrition se soigne. Mais dans un pays oĂč lâon serre les budgets santĂ© comme un Ă©tau, la seule rĂ©ponse possible est : âPas maintenant.â Alors on attend. Quâun rĂ©sident tombe. Quâune famille se plaignent. Quâun scandale Ă©clate. Comme toujours. La dĂ©nutrition, câest lâoubli organisĂ©. Et personne ne veut en assumer la responsabilitĂ©.