Un outil simple bat la dénutrition en Ehpad, mais les caisses résistent

Le Dr Anne Yiganza et Alicia Stapf ont testĂ© Parad, un dispositif qui repĂšre les risques de dĂ©nutrition avant qu’il ne soit trop tard. RĂ©sultat : ça marche. Pourtant, beaucoup d’Ehpad traĂźnent Ă  l’adopter. Pourquoi ? Parce que les budgets sont serrĂ©s, et que personne ne veut payer pour un truc qui *pourrait* sauver des vies. Sans garantie.

Publié le 16 octobre 2026 à 12:11
Un outil simple bat la dénutrition en Ehpad, mais les caisses résistent

Un jour, dans un Ehpad de Bar-sur-Aube, une rĂ©sidente de 87 ans a perdu 3 kg en deux mois. Personne ne s’en Ă©tait rendu compte. Jusqu’à ce que Parad, un petit boĂźtier connectĂ© posĂ© sur sa table, clignote en rouge. « Ici, on voit les courbes de poids, les apports caloriques, les habitudes
 » explique Alicia Stapf, diĂ©tĂ©ticienne. « Le logiciel alerte avant que la personne ne soit squelettique. » Sauf que dans 80 % des cas, les Ă©quipes soignantes savent dĂ©jĂ . Trop tard. Le chiffre ? 1 personne ĂągĂ©e sur 2 en Ehpad est dĂ©nutrie (source : Haute AutoritĂ© de SantĂ©, 2022). Et 30 % des dĂ©cĂšs en maison de retraite y sont liĂ©s, directement ou indirectement. « On soigne les fractures, les infections
 mais la dĂ©nutrition, c’est le parent pauvre », lance le Dr Yiganza, sans fard. « Pourtant, c’est Ă©vitable. » Alors pourquoi ça ne bouge pas ? Parce que Parad coĂ»te 15 euros par rĂ©sident et par mois. Et que les budgets des Ehpad sont dĂ©jĂ  Ă  sec. « On nous dit : ‘Prenez-le si vous voulez.’ Mais avec les Ă©conomies qu’on fait sur les mĂ©dicaments, on peut Ă  peine payer les infirmiĂšres », grogne une cadre d’un Ă©tablissement voisin. Le problĂšme ? Personne ne veut assumer le coĂ»t. Les dĂ©partements subventionnent Ă  peine. L’Assurance Maladie, jamais. « C’est comme si on attendait que le patient tombe raide avant de rĂ©agir », rĂ©sume Stapf, agacĂ©e. Parad n’est pas une solution miracle. Il ne remplace pas une bonne cuisine ni un suivi humain. Mais il Ă©vite l’erreur la plus grossiĂšre : ignorer. « Un rĂ©sident qui mange mal, c’est un rĂ©sident qui se lĂšve moins, qui parle moins, qui meurt plus vite », rappelle Yiganza. Le vrai blocage ? La culture du ‘ça ne nous concerne pas’. Dans les Ehpad, on soigne les urgences. Pas les silences. Pourtant, un vieux qui maigrit, c’est souvent le signe que quelque chose cloche bien avant la chute ou l’infection. « On a les moyens de voir. Mais on choisit de ne pas regarder », assĂšne la diĂ©tĂ©ticienne. Et puis il y a le lobbying. Les fabricants de complĂ©ments alimentaires, eux, vendent des boĂźtes Ă  50 euros la semaine. « C’est plus rentable de soigner aprĂšs coup que d’éviter », soupire une source proche du secteur. Alors oui, Parad marche. Mais dans un systĂšme oĂč l’on compte les centimes, un outil qui sauve des vies sans faire de bruit ne sert Ă  rien. Sauf Ă  ceux qui en ont besoin. Le paradoxe ? Les Ehpad qui l’utilisent voient leurs coĂ»ts baisser. Moins de chutes, moins d’hospitalisations, moins de dĂ©cĂšs. « On a calculĂ© : sur deux ans, ça nous fait Ă©conomiser 8 000 euros par rĂ©sident », avance un directeur. Alors pourquoi tout le monde ne saute pas le pas ? Parce que personne ne veut ĂȘtre celui qui va dire : « Cette annĂ©e, on dĂ©pense un peu plus pour sauver des gens. » Et parce que dans ce pays, on prĂ©fĂšre attendre que ça aille mal pour rĂ©agir. --- ### Pourquoi les Ehpad font semblant d’oublier Les chiffres sont lĂ . La dĂ©nutrition coĂ»te 1,5 milliard d’euros par an Ă  la SĂ©cu (source : DREES, 2021). Pourtant, les Ehpad rĂ©sistent. « On nous parle de ‘prĂ©vention’, mais en vrai, on nous demande de faire des miracles avec trois fois rien », lance une infirmiĂšre. Trois raisons Ă  ça : 1. Les aides publiques sont des miettes. Les ARS (Agences RĂ©gionales de SantĂ©) financent Ă  peine 10 % des outils de dĂ©pistage. « On nous dit : ‘Priorisez.’ Priorisez quoi ? Les lits ou les vies ? » 2. La formation manque. Beaucoup d’équipes ne savent mĂȘme pas utiliser Parad. « On nous donne un boĂźtier et on nous dit : ‘Ça, c’est pour la dĂ©nutrition.’ Sans expliquer comment », raconte une aide-soignante. 3. La dĂ©nutrition, ça ne se voit pas. Une fracture, une plaie, tout le monde comprend. Un rĂ©sident qui perd du poids ? « Bah, c’est la vieillesse. » Le rĂ©sultat ? On traite les symptĂŽmes, pas la cause. « On donne des complĂ©ments, on fait des perfusions
 mais on ne se demande jamais pourquoi la personne ne mange plus », regrette Stapf. Et puis il y a le business. Les laboratoires pharmaceutiques poussent les mĂ©dicaments. Les fabricants de matĂ©riel mĂ©dical vendent des lits anti-escarres Ă  prix d’or. « La dĂ©nutrition, ça ne se monĂ©tise pas », rĂ©sume un cadre. Alors on la laisse pourrir. --- ### Ce que les politiques ne veulent pas entendre En 2023, le gouvernement a lancĂ© un plan contre la dĂ©nutrition. Objectif : former 10 000 professionnels d’ici 2027. Sauf que sur le terrain, ça ressemble Ă  du pipeau. « On a eu deux journĂ©es de formation. Deux. Pour 50 personnes », raconte une responsable. Le vrai problĂšme ? Les politiques parlent, mais ne financent pas. « On nous promet des moyens, mais en rĂ©alitĂ©, on nous demande de nous dĂ©brouiller », expliquent les professionnels. Parad, lui, ne demande rien. Juste un peu d’attention. Et un budget. Le pire ? Les Ehpad qui l’utilisent sont souvent les plus petits. Ceux qui ont un peu plus de moyens, un peu plus de volontĂ©. « Les grands groupes, eux, ils attendent que la SĂ©cu paie. Ou que le rĂ©sident tombe », observe Yiganza. La dĂ©nutrition, c’est l’arbre qui cache la forĂȘt. DerriĂšre chaque vieux qui maigrit, il y a une Ă©quipe qui a lĂąchĂ© prise. Un systĂšme qui prĂ©fĂšre compter les Ă©conomies plutĂŽt que les vies. « On pourrait sauver des milliers de personnes. Mais ça coĂ»terait un peu plus cher », conclut Stapf, sans amertume. Juste un constat. Le pire ? Personne ne bronche. --- ### La vraie question n’est pas ‘Comment dĂ©pister ?’ mais ‘Qui va payer ?’ Parce que oui, Parad fonctionne. Parce que oui, la dĂ©nutrition se soigne. Mais dans un pays oĂč l’on serre les budgets santĂ© comme un Ă©tau, la seule rĂ©ponse possible est : ‘Pas maintenant.’ Alors on attend. Qu’un rĂ©sident tombe. Qu’une famille se plaignent. Qu’un scandale Ă©clate. Comme toujours. La dĂ©nutrition, c’est l’oubli organisĂ©. Et personne ne veut en assumer la responsabilitĂ©.

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R Galaxie Rédaction

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