Le chiffre que la médecine ignore
684 000. C’est le nombre de femmes suisses touchées par l’ostéoporose, selon la Ligue suisse contre le rhumatisme. Un chiffre qui sonne comme une erreur de comptabilité. Parce que la plupart ne le savent pas. Parce que les médecins, souvent, ne cherchent pas. Parce que quand enfin on diagnostique, c’est trop tard.
Prenez le cas de Madame X, 62 ans, tombée dans son jardin à Lausanne en 2022. Une fracture du poignet, banale en apparence. Sauf que ses os, rongés par des années de carences en calcium et de sédentarité, ont cédé comme du verre. Son médecin généraliste a prescrit un traitement local, une attelle. Personne ne lui a parlé d’ostéoporose. Personne ne lui a dit qu’elle risquait de se briser la hanche dans les mois qui suivent, comme 30 % des femmes dans son cas.
Pourtant, les signes étaient là. Des douleurs sourdes au dos depuis des années. Une taille qui rétrécissait, imperceptiblement. Des vertèbres qui s’affaissaient, compressées par la porosité osseuse. Mais dans le cabinet médical, ces symptômes se diluent. On les attribue à l’âge, à l’arthrose, à la fatigue. On oublie de mesurer la densité minérale osseuse. On ne prescrit pas de bisphosphonates, ces médicaments qui sauvent des vies en ralentissant la dégradation du squelette.
Le piège des diagnostics tardifs
L’ostéoporose, c’est la maladie silencieuse par excellence. Elle ne fait pas de bruit avant la chute. Avant la douleur aiguë. Avant que le corps ne se rebelle. Et quand enfin on la détecte, c’est souvent après une fracture. Une fracture qui aurait pu être évitée.
À l’hôpital de Genève, les services d’urgence voient défiler ces patientes chaque semaine. Une femme de 70 ans, glissée sur un carrelage humide. Une autre, 55 ans, qui a trébuché sur son tapis de yoga. Leurs radiographies révèlent l’étendue du désastre : des os si fragiles qu’une simple pression suffit à les fissurer. Pourtant, dans 60 % des cas, aucun bilan ostéodensitométrique n’a été réalisé avant l’accident. « On nous apprend à soigner les fractures, pas à prévenir les risques », lâche un urgentiste agacé. « Et les généralistes ? Ils ont peur de nous envoyer des patientes pour rien. Alors ils attendent. Ils attendent la fracture. »
Le problème, c’est que l’ostéoporose n’est pas une fatalité. Pas en 2024. Pas en Suisse, où les moyens existent. Mais les priorités, non. Une ostéodensitométrie coûte environ 150 francs. Un traitement de première ligne, 20 francs par mois. Des sommes dérisoires comparées au coût d’une hospitalisation pour fracture du col du fémur : 50 000 francs en moyenne, sans compter les séquelles. Pourtant, les assurances-maladie remboursent mal. Les médecins prescrivent peu. Les patientes, elles, ignorent tout.
Pourquoi les médecins ferment les yeux
Il y a une raison simple : l’ostéoporose, ça ne rapporte pas. Pas de médicaments à vendre en prévention. Pas de consultations lucratives. Juste du temps, de l’écoute, et une prise de conscience qui dérange.
« Les femmes viennent me voir avec des douleurs, et je leur dis : ‘Faites-vous scanner.’ Souvent, elles repartent sans rien faire », raconte le Dr Alain Burnier, rhumatologue à l’Hôpital universitaire de Fribourg. « Elles ont peur. Peur du diagnostic. Peur des effets secondaires des traitements. Peur de vieillir. Alors elles préfèrent attendre. »
Et les hommes dans tout ça ? Presque absents du débat. L’ostéoporose les touche aussi, mais en moindre mesure. Leurs os sont plus denses. Leurs hormones les protègent plus longtemps. Résultat : on parle des femmes. Toujours des femmes. Comme si leur corps était une variable d’ajustement, un sujet de seconde zone.
Pourtant, les données sont claires : une femme suisse sur trois de plus de 50 ans souffrira d’une fracture liée à l’ostéoporose. Une sur cinq finira en institution après un accident. Et dans 20 % des cas, la fracture du col du fémur sera fatale.
L’échec d’un système qui regarde ailleurs
La Suisse a des lois. Des recommandations. Des sociétés savantes qui prônent le dépistage systématique après la ménopause. Mais sur le terrain, rien ne bouge. Pourquoi ?
Parce que la médecine suisse est fragmentée. Parce que les généralistes n’ont pas le temps. Parce que les rhumatologues sont saturés. Parce que les assurances-maladie rognent sur les remboursements. Parce que personne ne veut assumer la responsabilité.
« C’est un problème de culture médicale », tranche la Ligue suisse contre le rhumatisme. « On soigne la conséquence, pas la cause. On attend la fracture pour réagir. Comme si c’était normal. »
Et puis, il y a le déni. « Vous êtes trop jeune pour avoir de l’ostéoporose. » « Avec votre poids, ça ne vous concernera pas. » « On verra ça plus tard. » Des phrases entendues mille fois. Des phrases qui tuent.
Ce que les femmes peuvent faire, malgré tout
Alors que faire, quand les médecins ferment les yeux ?
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Exiger. Poser des questions. Demander un bilan ostéodensitométrique dès 50 ans, ou plus tôt si des antécédents familiaux existent. Pas de « peut-être plus tard ». Maintenant.
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Bouger. La marche, la natation, les exercices de résistance. Rien de spectaculaire. Juste assez pour maintenir les os en activité. « Un os qui bouge ne se fragilise pas », rappelle le Dr Burnier. « Un os qui reste immobile se dégrade. »
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Manger. Du calcium, des protéines, de la vitamine D. Pas besoin de compléments miracles. Juste une alimentation équilibrée. Et si le médecin propose un traitement, le prendre. Sans hésiter.
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Parler. À ses amies. À sa famille. À ses enfants. « L’ostéoporose, c’est une maladie qui se transmet », souligne la Ligue contre le rhumatisme. « Si votre mère en souffre, vous risquez d’être touchée. Alors brisez le silence. »
La vérité que personne ne veut entendre
La Suisse est un pays riche. Un pays où l’on dépense des milliards pour soigner les conséquences de l’ostéoporose. Mais où l’on économise sur la prévention. Où l’on préfère attendre la crise plutôt que d’agir à temps.
C’est une question de priorités. Et de courage.
Parce que parler d’ostéoporose, c’est parler de vieillesse. De mortalité. De dépendance. Des sujets que la société suisse préfère ignorer.
Alors on attend. On attend la fracture. On attend la douleur. On attend que ce soit trop tard.
Mais pour les 684 000 femmes concernées, il n’y a plus de temps à perdre.