Le livre qui a tout vendu, écrit à moitié par une machine ?
Le 12 mars, Thélyson Orélien postait un message sur les réseaux : « Oui, j’ai utilisé l’IA. Non, je ne regrette rien. » Sous-entendu : le succès de C’était ça ou mourir, ce roman brut, sensuel, qui a cartonné au Québec et en France, reposait en partie sur des algorithmes. Pas sur son talent. Du moins, pas seulement.
L’éditeur, La Courte Échelle, a mis deux semaines à réagir. Deux semaines à mentir, surtout. « Aucune preuve ne soutient ces allégations », a-t-il lâché dans un communiqué. Sauf que les preuves, justement, s’accumulent. Des passages entiers du livre ressemblent étrangement à des textes générés par des outils comme Sudowrite ou Jasper. Et des articles de blog de 2014, signés Orélien, ont été recyclés sans crédits. « Du copier-coller pur et simple », résume un ancien correcteur de la maison, qui préfère garder l’anonymat.
Pourquoi l’IA n’a pas été détectée plus tôt ?
Parce que les éditeurs ferment les yeux. Parce que les lecteurs, surtout en littérature, croient ce qu’on leur vend. Et parce que les outils de détection d’IA, comme Originality.ai ou Copyleaks, coûtent cher. « On les utilise pour les thèses universitaires, pas pour un roman », confie une responsable marketing d’une maison d’édition parisienne. Résultat : C’était ça ou mourir a écoulé plus de 50 000 exemplaires (chiffre estimé par les libraires indépendants) avant que quiconque ne s’interroge.
Orélien, lui, assume. « J’ai testé des choses. Est-ce que c’est de l’IA ? Oui. Est-ce que c’est mal ? Non. » Une position qui divise. D’un côté, les puristes du livre qui hurlent à la trahison. De l’autre, des auteurs comme David Foenkinos, qui tweete : « Si c’est vrai, c’est pas grave. L’important, c’est le résultat. » Sauf que le résultat, pour beaucoup, sent le faux. Et pas que parce que l’IA a pondu des pages.
Le plagiat, cette vieille histoire qui revient toujours
Les accusations de plagiat, elles, sont plus anciennes. Des extraits de C’était ça ou mourir recoupent des textes publiés il y a dix ans sous le même nom. « Il a toujours eu ce style… collant », murmure un journaliste culturel qui a couvert Orélien dès 2015. À l’époque, personne n’avait osé poser de questions. Aujourd’hui, les réseaux sociaux font le travail à leur place. « #OrélienGate » trende. Des capture d’écran de textes identiques circulent. Un ancien ami d’Orélien, contacté par téléphone, balance : « Il réécrivait sans cesse. Mais là, c’est trop. Même lui doit se dire que ça pue. »
La Courte Échelle, elle, tente encore de sauver les meubles. « Nous prenons ces accusations au sérieux et menons notre enquête », répète son directeur dans les médias. Sauf que l’enquête, pour l’instant, ressemble à un coup d’épée dans l’eau. Les contrats sont muets sur les méthodes d’écriture. Les avocats d’Orélien sortent l’argument classique : « La création littéraire est un processus complexe. » Traduction : « On ne vous doit rien. »
Et après ? La littérature en PLS ?
Ce qui est sûr, c’est que l’affaire Orélien va changer les règles du jeu. Déjà, les éditeurs vont devoir se pencher sur leurs processus. « On va devoir scanner systématiquement les manuscrits », prédit un directeur littéraire sous couvert d’anonymat. Les auteurs, eux, vont devoir assumer leurs choix. « Si tu utilises l’IA, assume. Mais ne mens pas », lance un romancier à succès, qui préfère rester dans l’ombre.
Reste une question : et les lecteurs, dans tout ça ? Ceux qui ont acheté C’était ça ou mourir sans se poser de questions, ceux qui ont aimé ce livre pour son côté « vrai », « brut », « sans filtre » ? Est-ce qu’ils vont le relire en sachant que certaines pages ont été écrites par une machine ? Est-ce qu’ils vont demander un remboursement ?
Probablement pas. Parce que la littérature, comme le cinéma ou la musique, a toujours triché. Elle a toujours recyclé, copié, bidouillé. La différence, aujourd’hui, c’est que tout le monde sait. Et que personne ne veut en parler.
L’IA, ce nouveau fantôme qui hante les bibliothèques
Le vrai problème, ce n’est pas Orélien. C’est le système. Un système où un auteur peut publier un livre sans que personne ne vérifie. Où les éditeurs préfèrent fermer les yeux plutôt que d’affronter un scandale. Où les lecteurs achètent sans lire.
« On est dans une époque où la vitesse prime sur la qualité », résume un libraire parisien. C’était ça ou mourir est devenu un symbole. Pas de la littérature, mais de son déclin. Un livre qui a tout vendu parce qu’il correspondait à une attente : du sexe, de la rage, des phrases courtes. Et peu importe comment elles ont été écrites.
Sauf que maintenant, tout le monde sait. Et ça, ça change tout.
Ce que ça signifie pour la littérature de demain
Si l’IA entre dans le jeu, c’est fini. Pas parce que les machines vont remplacer les auteurs, mais parce que la confiance va s’effondrer. Déjà, des plateformes comme Wattpad ou Medium voient leurs algorithmes générer du contenu à la chaîne. Déjà, des étudiants trichent avec des dissertations écrites par des IA. Maintenant, c’est au tour des grands noms de la littérature.
« On va vers une ère où la paternité des textes va devenir floue », prévient une spécialiste des nouvelles technologies appliquées à la création. Les contrats vont devoir évoluer. Les droits d’auteur aussi. Et les lecteurs ? Ils vont devoir apprendre à faire la différence entre ce qui est écrit par un humain et ce qui ne l’est pas.
Sauf que pour l’instant, personne ne sait comment faire.
La dernière question, celle qu’Orélien ne répondra pas
Pourquoi avoir menti ? Pourquoi avoir laissé tout le monde croire que C’était ça ou mourir était un roman « authentique », alors qu’une partie avait été pondu par des algorithmes ?
« Peut-être parce que personne ne pose jamais la question », répond un éditeur qui a travaillé avec lui. « Peut-être parce que ça marche. »
Et c’est là le vrai scandale. Pas celui de l’IA. Pas celui du plagiat. Celui d’une industrie qui préfère vendre des illusions plutôt que de regarder la réalité en face.
Alors, et maintenant ?
Les lecteurs vont continuer à lire. Les éditeurs vont continuer à publier. Les auteurs vont continuer à tricher.
Sauf que cette fois, tout le monde sait.
Et ça, c’est nouveau.