150 000 foyers coupés d’eau après les pluies, l’ONAS en mode survie
Ce matin-là, à 6h30, les équipes de l’ONAS débarquent en urgence au centre de santé Philippe Maguilène Senghor. L’eau stagne dans les couloirs, les toilettes débordent, et les patients évacués doivent attendre des heures sous la pluie. Pas de panique organisée, pas de protocole clair : juste des pompes à eau alignées à la hâte, des sacs de sable entassés n’importe où, et des techniciens qui courent après les fuites. Le réseau d’assainissement de Dakar a encore craqué.
Pourquoi l’ONAS trébuche sur ses propres pieds
L’ONAS, c’est l’homme providentiel quand ça déborde. Sauf que cette fois, même lui semble dépassé. Les chiffres parlent : selon le dernier rapport de l’Agence nationale de la statistique (ANSD), 150 000 foyers ont été privés d’eau potable ou d’assainissement après les pluies diluviennes du 15 septembre. À titre de comparaison, c’est l’équivalent de la population de Pikine qui a été mise à l’épreuve. Mais personne ne parle des 30 000 m³ d’eaux usées non traitées rejetés dans les rues, parce que les stations de traitement des Parcelles Assainies ont encore saturé.
Le problème ? L’ONAS joue les pompiers pyromanes.
D’un côté, il dépêche des équipes pour vider les nappes phréatiques qui inondent les quartiers. De l’autre, ses propres stations d’épuration, censées filtrer ces mêmes eaux, deviennent des passoires. À Parcelles Assainies, la plus grande station du pays, les bassins de décantation débordent systématiquement après 30 mm de pluie. Un seuil ridicule, quand on sait que Dakar enregistre en moyenne 500 mm par an. Pourtant, depuis 2020, aucun nouveau bassin n’a été construit.
Et puis il y a les travaux jamais finis.
Près du pont Faidherbe, un collecteur d’eaux pluviales, censé être opérationnel depuis 2022, traîne encore en chantier. Les câbles électriques sont à l’air libre, les regards ouverts, et les plaques de signalisation rouillées. Un ingénieur de l’ONAS l’a reconnu, entre deux coups de pelle : « On nous demande de faire plus avec moins. Les crédits du budget 2026 ont été réalloués trois fois. Résultat : on colmate, on ne construit pas. »
Le piège des solutions à court terme
L’ONAS mise sur des parcelles assainies, ces petits bassins de rétention disséminés dans les quartiers. Idée en théorie : l’eau de pluie s’infiltre, les nappes se rechargent, et les rues restent sèches. Réalité : la plupart de ces parcelles sont soit comblées par des déchets, soit bouchées par des sédiments. À Yoff, une étude de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de 2025 a montré que 60 % des parcelles étaient inefficaces, soit parce qu’elles étaient mal conçues, soit parce qu’elles n’avaient jamais été entretenues.
Pourtant, le gouvernement continue de vanter ce modèle. Pourquoi ? Parce que c’est moins cher que de rénover les réseaux. Parce que ça donne l’impression d’agir. Et surtout, parce que personne ne veut entendre parler des réseaux souterrains pourris.
Prenez le quartier de Sandaga. Les collecteurs d’eaux usées, posés dans les années 1980, sont à moitié enterrés sous des montagnes de déchets. Après une pluie, l’eau s’accumule en surface, stagne, et finit par inonder les habitations. Solution miracle de l’ONAS ? Des pompes mobiles pour évacuer l’eau vers… les mêmes collecteurs saturés. C’est comme soigner un cancer avec de l’aspirine.
Ce que les techniciens ne disent pas
Les rapports officiels parlent d’« optimisation des flux » et de « gestion intégrée ». En vrai, ça signifie : « On fait avec ce qu’on a. »
Un technicien de l’ONAS, qui a demandé à rester anonyme, résume : « On a deux choix : soit on dépense des milliards pour refaire tout le réseau, soit on continue à courir après les inondations avec des moyens de fortune. Le gouvernement a choisi la deuxième option. »
Le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer la vérité.
- Les maires pointent du doigt l’État et ses retards.
- L’État renvoie la balle aux collectivités locales.
- L’ONAS explique que les pluies sont « anormalement intenses » (alors que Dakar a toujours eu des saisons de mousson).
Résultat : les solutions restent à l’état de projets sur papier. Le dernier plan directeur d’assainissement, daté de 2023, n’a toujours pas été voté par l’Assemblée nationale.
La ville qui noie ses propres faiblesses
Dakar s’enfonce. Littéralement.
Entre 2010 et 2026, le niveau moyen des nappes phréatiques a chuté de 4 mètres dans certains quartiers, selon les données de l’Office de l’eau potable (ONEP). Pourquoi ? Parce que les pompages sauvages se multiplient, parce que les réseaux fuient, et parce que les parcelles assainies ne jouent pas leur rôle.
La cerise sur le gâteau : les pluies, elles, ne faiblissent pas. En 2026, Dakar a enregistré 12 jours de précipitations supérieures à 50 mm, contre 8 en moyenne sur la décennie précédente. Le réchauffement climatique, bien sûr, mais aussi l’urbanisation sauvage qui empêche l’eau de s’infiltrer.
Pourtant, personne ne parle de démolir les constructions illégales qui obstruent les cours d’eau. Personne ne propose de rénover les réseaux avant la prochaine saison des pluies. Parce que ça coûterait trop cher. Parce que ça prendrait trop de temps. Parce que ça remettrait en cause des intérêts bien placés.
L’ONAS, dernier rempart avant le chaos
Alors oui, l’ONAS sauve des vies. Mais à quel prix ?
Ce matin, à Philippe Maguilène Senghor, les techniciens ont fini par évacuer l’eau. Les patients ont pu rentrer chez eux. Mais dans trois mois, quand les pluies reviendront, ce sera la même danse.
Le vrai scandale, ce n’est pas l’inondation. C’est que personne ne veut admettre que le système est ingérable.
Que faire ?
- Option 1 : Attendre la prochaine catastrophe et improviser encore.
- Option 2 : Assumer que Dakar a besoin d’un plan Marshall de l’assainissement, avec des budgets, des délais, et des responsabilités claires.
L’ONAS, lui, continue de jouer les pompiers.
Et Dakar, elle, continue de couler.