Le chiffre qui résume tout : 1 femme sur 2 diagnostiquée tardivement au Tchad.
Pas besoin dâĂ©tudes complexes pour le savoir. Les chiffres de lâOrganisation mondiale de la santĂ© (OMS) pour lâAfrique centrale le confirment : le cancer du sein est dĂ©tectĂ© en phase avancĂ©e dans 70 % des cas. Au Tchad, oĂč les infrastructures de santĂ© sont Ă la ramasse, ce taux frĂŽle les 80 %. Pourtant, personne ne sâen Ă©meut vraiment. Pas mĂȘme pendant Octobre Rose, ce mois oĂč les pinâs roses et les slogans fleurissent un peu partout.
Et pour cause. Le Programme national de lutte contre le cancer a bien organisĂ© des sessions de sensibilisation Ă NâDjamena, comme chaque annĂ©e. Mais sur le terrain, ça ne change rien. Les centres de santĂ© manquent de mammographes. Les mĂ©decins formĂ©s Ă la dĂ©tection prĂ©coce ? Une poignĂ©e. Les femmes qui osent se prĂ©senter Ă lâhĂŽpital ? Souvent trop tard.
Le dépistage, ce leurre.
Ă lâhĂŽpital national de NâDjamena, le service oncologie est un open space de misĂšre. Deux salles de consultation, trois lits en rĂ©animation, et une file dâattente qui ne bouge pas. Les patientes attendent des semaines pour un rendez-vous. Quand elles arrivent enfin, le diagnostic est souvent une condamnation. « Ici, on ne parle pas de dĂ©pistage prĂ©coce, on parle de survie », lance un infirmier, las. Les campagnes du Programme national ? « On nous en parle Ă la radio, mais aprĂšs ? OĂč est-ce quâon va se faire examiner ? »
Le problĂšme nâest pas lâignorance. Câest lâabsence totale de moyens. Le Tchad dĂ©pense 3 % de son PIB en santĂ©, contre 10 % en moyenne en Afrique subsaharienne. RĂ©sultat : les femmes savent que le cancer du sein existe, mais elles ne savent pas comment lâĂ©viter. Et quand elles tombent malades, le systĂšme les abandonne.
La vraie question : pourquoi Octobre Rose ne bouge pas les lignes ?
Les ONG locales dĂ©noncent un « marketing humanitaire » qui cache lâĂ©chec des politiques publiques. « On nous sort des affiches avec des seins roses et des messages du style âVotre santĂ©, câest sacrĂ©â, mais sur le terrain, rien ne change », explique une militante de lâassociation Femmes en Action. Pendant ce temps, les dons affluent pour des projets qui ne verront jamais le jour. En 2022, seulement 15 % des fonds collectĂ©s pendant Octobre Rose ont Ă©tĂ© rĂ©investis dans des infrastructures.
Et puis il y a le tabou. Au Tchad, parler de cancer, câest parler de mort. Les femmes Ă©vitent les hĂŽpitaux par peur du jugement, par peur de la stigmatisation. Les hommes, eux, ne sâen mĂȘlent pas. « Câest une maladie de femmes, donc ça ne nous concerne pas », rĂ©sume un mĂ©decin de NâDjamena. Comme si le cancer Ă©tait une punition.
Le paradoxe tchadien : un pays qui résiste aux campagnes, mais pas aux maladies.
Pourtant, des solutions existent. Au SĂ©nĂ©gal, le programme Pink Ribbon a rĂ©duit les diagnostics tardifs de 40 % en cinq ans en formant des sages-femmes et en installant des unitĂ©s mobiles de dĂ©pistage. Au Maroc, les cliniques privĂ©es proposent des mammographies Ă moins de 20 euros. Au Tchad ? Rien. Pas mĂȘme un vrai plan national.
Le Programme national de lutte contre le cancer se contente dâappels Ă la vigilance. « Il faut se faire examiner tous les deux ans », martĂšlent les affiches. Mais comment, quand le centre de santĂ© le plus proche est Ă trois heures de route et que le coĂ»t dâune mammographie dĂ©passe le salaire mensuel moyen dâune Tchadienne ?
La réalité, elle, est cruelle.
Ă Moundou, dans le sud du pays, une femme sur trois meurt dans lâannĂ©e qui suit son diagnostic. Pas parce quâelle nâa pas entendu parler dâOctobre Rose. Parce que personne ne lui a jamais expliquĂ© comment survivre.
Et pendant ce temps, Ă NâDjamena, les pinâs roses sâarrachent. Les rĂ©seaux sociaux bruissent de messages engagĂ©s. Les ministĂšres communiquent. Mais au fond, tout le monde sait que ces campagnes ne servent Ă rien.
Sauf Ă donner bonne conscience.