Le cancer du sein, ça se guérit encore moins qu’on ne le dit
En 2023, selon les derniers chiffres de la Ligue contre le Cancer, 12 000 femmes en France sont mortes du cancer du sein. Un tiers des cas sont détectés trop tard. À Cognac, comme ailleurs, les campagnes de dépistage peinent à atteindre les femmes précaires ou celles qui, pour une raison ou une autre, ne se sentent pas concernées. Pourtant, les associations locales, comme Cœur de Charente ou Les Papillons Blancs, multiplient les actions. Expositions sur les innovations médicales, ateliers de sensibilisation dans les collèges, distributions de brassards roses dans les supermarchés. Le problème ? Personne ne lit les affiches après la troisième année.
Prenez l’exposition Pink October au musée des Arts et Métiers de Cognac. Elle présente des innovations comme les biopsies liquides (un test sanguin pour détecter des marqueurs tumoraux). Une avancée ? Oui. Accessible ? Pas encore. À Cognac, comme dans 80 % des hôpitaux français, ces tests ne sont pas remboursés par la Sécu. Les associations le savent. Elles en parlent. Mais elles ne crient pas : « Ce dépistage de pointe ? Votre mutuelle ne le prendra pas en charge. » Parce que ça fâche. Parce que ça fait baisser les dons. Parce que les gens préfèrent croire que le cancer du sein, c’est juste une question de bonne volonté et de rose à porter.
Et puis, il y a le chiffre qu’on ne voit jamais : celui des femmes qui abandonnent les soins par désespoir. À l’hôpital de Cognac, les services d’oncologie signalent une hausse des cas de refus de chimiothérapie chez les patientes de plus de 50 ans. Pourquoi ? Parce que les effets secondaires (chute de cheveux, nausées) sont vécus comme une condamnation sociale. « À mon âge, si je perds mes cheveux, je perds mon travail. » Une femme sur cinq en Charente déclare avoir déjà renoncé à un traitement par peur des conséquences. Les associations le savent aussi. Mais elles n’en parlent pas dans leurs communiqués. Parce que parler de ça, c’est parler de classes sociales. Et le rose, ça ne se salit pas avec des inégalités.
La course en voiture, ça ne soigne pas les inégalités d’accès aux soins
Revenons à cette course en voiture, symbole parfait de l’Octobre rose cognacais. 300 participants, des sponsors locaux (la brasserie Hennessy, le vignoble Rémy Martin), et une affiche avec une femme souriante en combinaison de pilote. Le message ? « Le cancer du sein, on le combat avec du fun ! » Sauf que le fun ne paie pas les séances de radiothérapie.
À Cognac, comme ailleurs, le problème n’est pas le manque d’engouement. C’est l’illusion que l’engouement suffit. Les dons montent, les maillots roses se vendent, les réseaux sociaux s’embrasent. Mais entre 2018 et 2023, le budget alloué à la recherche sur les cancers du sein en France a stagné à 120 millions d’euros par an (source : Institut National du Cancer). Pendant ce temps, les laboratoires pharmaceutiques dépensent 3 fois plus pour promouvoir leurs traitements. Personne ne s’en offusque.
Pourtant, il y a des angles morts. Prenez le cas de l’hormonothérapie, prescrite à 40 % des patientes après un cancer du sein. Ses effets secondaires (ostéoporose, risques cardiovasculaires) sont sous-estimés. À Cognac, le centre hospitalier propose des suivi ostéodensitométriques, mais seulement pour les patientes qui insistent. « On n’a pas les moyens de tout surveiller », explique une cadre de santé. Traduction : vous êtes une priorité si vous criez assez fort.
Ce qui se joue vraiment à Cognac, c’est une guerre des priorités
Les associations locales le savent. Elles organisent des dîners de gala, des apéros roses, des marches silencieuses. Tout ça rapporte. Mais ça ne change pas grand-chose. Parce que le vrai combat, lui, se joue ailleurs : dans les déserts médicaux, dans les délais d’attente pour une IRM, dans les mutuelles qui refusent de rembourser les innovations.
Prenez l’exemple de La Maison du Cancer, une structure d’accueil et de soutien à Cognac. Elle dépend à 60 % des subventions de la ville et des dons privés. « On fait avec », dit sa directrice. « Mais si demain, la mairie réduit son budget de 20 %, on va devoir fermer deux de nos ateliers. » Personne ne parle de ce scénario. Parce que personne ne veut entendre que l’Octobre rose, c’est avant tout un alibi.
Alors oui, courez. Oui, portez du rose. Oui, signez des pétitions. Mais ne vous trompez pas d’ennemi. Le cancer du sein ne sera jamais vaincu par des courses en voiture ou des expositions. Il sera vaincu quand on arrêtera de faire semblant de croire que le problème, c’est le manque de sensibilisation.
Le vrai combat, lui, commence quand on regarde les chiffres en face. Et ça, personne à Cognac ne le fait vraiment.