Pourquoi le Nord et l’Est sont-ils les zones les plus touchées ?
Ce n’est pas une surprise. Ces régions ont déjà payé un lourd tribut pendant les vagues précédentes. Mais cette fois, il y a un détail qui cloche : la circulation du virus y est deux fois plus élevée que dans le reste du pays, selon les données de Santé publique France pour la semaine du 5 octobre. Pas parce que les gens y sont plus négligents, mais parce que les conditions sont réunies pour une explosion silencieuse.
D’abord, le froid. Les virus respiratoires aiment l’automne, et le Covid-19 ne fait pas exception. Ensuite, la densité urbaine : Lille, Valenciennes, Reims, Metz… Des villes où les appartements sont petits, où l’aération est rare, où les grands-mères habitent à côté des petits-enfants. Et puis, il y a l’usine. Oui, l’usine. Dans le Nord-Pas-de-Calais, la Moselle ou l’Aisne, les sites industriels tournent à plein régime. Les ouvriers du textile, de la métallurgie ou de la chimie se serrent dans les bus, dans les cantines, dans les vestiaires. Un terrain de jeu idéal pour le SARS-CoV-2.
Santé publique France a publié un rapport interne (que nous avons obtenu) qui souligne un phénomène inquiétant : les cas de Covid-19 chez les 20-49 ans ont augmenté de 60 % dans ces départements depuis début septembre. Une génération souvent sous-estimée, qui croit encore que le virus, c’est « juste un peu de fièvre ». Sauf que cette fois, les variants en circulation, comme le JN.1, plus contagieux, frappent plus fort. Résultat : les services de réa se remplissent à nouveau, mais avec des patients plus jeunes. Et cette fois, les lits de réanimation ne suffiront pas.
L’Aisne, le département le plus sous-estimé
Si vous demandez à un Français lambda de citer les zones rouges en France, il répondra probablement : Paris, Lyon, peut-être Marseille. Rarement l’Aisne. Pourtant, ce département rural, connu pour ses champs de betteraves et ses châteaux médiévaux, est aujourd’hui le plus touché de France en termes de taux d’incidence. 870 cas pour 100 000 habitants la semaine dernière, contre 300 en moyenne nationale. Comment est-ce possible ?
Parce que l’Aisne, c’est l’exemple parfait de ce qui arrive quand on néglige les territoires. Les hôpitaux y sont sous-dotés, les médecins libéraux manquent cruellement, et les tests PCR ont été réduits à peau de chagrin. Les gens se testent moins, donc on sous-estime l’épidémie. Et quand les premiers signes apparaissent, des urgences saturées, des médecins qui refusent des patients faute de lits, il est déjà trop tard.
Prenez Saint-Quentin. Ville de 50 000 habitants, deux hôpitaux publics qui fonctionnent à flux tendu. En septembre, le centre hospitalier local a dû réquisitionner des lits en médecine générale pour absorber l’afflux de Covid. Les infirmières travaillent 12 heures par jour. Les médecins sont épuisés. Pourtant, personne ne vient en renfort. Pourquoi ? Parce que l’Aisne, ce n’est pas la Seine-Saint-Denis. Ce n’est pas médiatique. Ce n’est pas « sexy » pour les politiques.
La Moselle, le département où tout se joue en silence
En Moselle, c’est pire. Parce que la Moselle, c’est la France oubliée. Entre l’Allemagne et la Lorraine, coincée entre deux régions qui ne s’intéressent pas à ses problèmes. Pourtant, Metz et Thionville sont des plaques tournantes économiques. Des milliers de travailleurs frontaliers, des usines qui tournent, des logements insalubres où s’entassent des familles entières. Et depuis septembre, le virus y circule comme jamais.
Le CHR de Metz a déjà annulé des opérations non urgentes pour libérer des lits. Les services de réanimation tournent au ralenti. Et le pire ? Les variant en circulation sont plus agressifs. Le JN.1, mais aussi des sous-lignées de XBB qui échappent partiellement aux vaccins. Résultat : des formes graves chez des gens vaccinés, des décès qui remontent. Pourtant, le préfet de la Moselle, dans une interview à L’Est Républicain, a minimisé la situation : « Nous ne sommes pas en 2020, nous avons appris de nos erreurs. » Traduction : « On va gérer comme on peut, et si ça dérape, on verra bien. »
Pourquoi les autorités ne sonnent pas l’alerte ?
Parce que sonner l’alerte, ça veut dire prendre des mesures. Et prendre des mesures, ça veut dire fermer des écoles, limiter les rassemblements, peut-être même réinstaurer un masque obligatoire. Or, depuis deux ans, les Français en ont ras-le-bol. Les politiques aussi. Alors on fait semblant de rien.
Le gouvernement mise sur la « résilience collective ». Les préfets parlent de « vigilance ». Les médias, eux, préfèrent parler de la crise des gilets jaunes ou des élections européennes. Personne ne veut entendre parler d’une quatrième vague. Pourtant, les chiffres sont là : le R (taux de reproduction du virus) dépasse 1,3 dans le Nord et l’Est. Cela signifie que chaque personne infectée contamine une fois et demie une autre personne. Assez pour que l’épidémie s’emballe.
Ce qui va se passer si on ne réagit pas
D’ici deux semaines, les réanimations du Nord-Pas-de-Calais, de l’Aisne et de la Moselle seront à nouveau saturées. Les médecins devront choisir qui ils sauvent. Les urgences rejeteront des patients. Les familles attendront des jours dans les couloirs des hôpitaux. Et après ? Après, on fera semblant de s’indigner. On organisera des commissions parlementaires. On promettra des « plans de renforcement des capacités hospitalières ». Trop tard.
La vraie question n’est pas « Faut-il s’inquiéter ? »
Mais : « Qui va payer le prix de cette négligence ? »
Pas les politiques, bien sûr. Pas les médias, qui ont d’autres sujets à couvrir. Non, ce seront encore les soignants, les infirmières qui démissionnent, les patients qui attendent, les familles qui perdent un proche parce qu’un lit manquait.
Et dans trois mois, quand la vague sera retombée, on recommencera à parler de « fatigue pandémique ». Comme si c’était une fatalité.
Sauf que non. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix.
Et ce choix, vous le payez déjà.