Un mouvement qui nâen est pas vraiment un
No Kings a Ă©tĂ© lancĂ© il y a deux ans par un collectif dâanciens militants de gauche et de syndicalistes dĂ©sillusionnĂ©s. Leur idĂ©e ? « DĂ©sinfecter » la politique amĂ©ricaine en refusant les deux grands partis. « On nous dit que les dĂ©mocrates sont les bons et les rĂ©publicains les mĂ©chants, mais au final, ils font tous la mĂȘme chose : ils nous mentent, ils nous divisent, et ils ne servent que leurs intĂ©rĂȘts », explique Sarah Thompson, une organisatrice du mouvement dans lâOhio. Le problĂšme, câest que sur le terrain, No Kings ressemble moins Ă une rĂ©volution quâĂ une opĂ©ration de communication bien huilĂ©e. Les 3 000 Ă©vĂ©nements prĂ©vus ce samedi ? Une grande partie sont en rĂ©alitĂ© des « voter drives », des centres de vote itinĂ©rants organisĂ©s par des associations locales, avec des militants formĂ©s pour convaincre les Ă©lecteurs de se dĂ©placer. « On ne veut pas crĂ©er un nouveau parti, on veut juste que les gens votent contre Trump », rĂ©sume un porte-parole du mouvement sous couvert dâanonymat. Sauf que voter contre Trump, en 2024, ça veut dire voter dĂ©mocrate. Et ça, les organisateurs de No Kings ne le disent pas vraiment. Ils parlent de « vote utile », de « rĂ©sistance », mais jamais de « soutenir Biden ». Parce que si les Ă©lecteurs comprennent quâon leur demande de faire un choix par dĂ©faut, ils pourraient trĂšs bien rester chez eux. Et câest exactement ce qui est arrivĂ© en 2018, quand les dĂ©mocrates ont cru que la colĂšre contre Trump suffirait Ă les faire gagner. RĂ©sultat ? Ils ont repris la Chambre, mais avec une majoritĂ© si fragile que deux ans plus tard, ils ont tout perdu face Ă la mobilisation rĂ©publicaine.
Le chiffre qui résume tout : 23 millions.
Câest le nombre dâĂ©lecteurs qui nâont pas votĂ© en 2022, selon les donnĂ©es du United States Election Project. 23 millions de personnes qui auraient pu faire basculer les midterms si elles avaient seulement daignĂ© se dĂ©placer. No Kings mise sur ces abstentionnistes. Pas sur les militants de base, pas sur les donateurs, mais sur ces Ă©lecteurs déçus, en colĂšre, qui ne font plus confiance Ă personne. « On ne cible pas les dĂ©mocrates convaincus, on cible ceux qui ont arrĂȘtĂ© de croire en quoi que ce soit », dit Thompson. Le problĂšme, câest que ces Ă©lecteurs-lĂ sont difficiles Ă convaincre. Ils ne veulent pas entendre parler de « vote stratĂ©gique ». Ils veulent du changement radical. Et No Kings, malgrĂ© ses discours, nâen propose pas vraiment. Juste une consigne : « Allez voter, mais sans illusions. » Câest un message clair. Mais est-ce que ça suffit ?
Lâarme Ă double tranchant de la colĂšre
Il y a un paradoxe dans cette stratĂ©gie. Plus No Kings insiste sur le fait que « les deux partis sont pourris », plus les Ă©lecteurs modĂ©rĂ©s pourraient se dire : « Si je vote dĂ©mocrate, je trahis la cause. » Et plus les Ă©lecteurs radicaux pourraient se dire : « Si je vote dĂ©mocrate, je cautionne le systĂšme. » RĂ©sultat ? Une partie de lâĂ©lectorat pourrait tout simplement boycotter les urnes. « On voit dĂ©jà ça dans certains Ătats, comme la GĂ©orgie ou lâArizona, oĂč des groupes dâextrĂȘme gauche appellent Ă ne pas voter du tout », note un analyste du Pew Research Center, qui prĂ©fĂšre rester anonyme. « Ils disent : âSi vous votez, vous validez le systĂšme. Si vous ne votez pas, vous le sabotez.â Câest une logique suicidaire, mais elle sĂ©duit une frange de lâĂ©lectorat. »
Et puis il y a le risque Trump. Parce que No Kings, malgrĂ© ses discours anti-systĂšme, reste un mouvement qui se finance en partie via des dons de fondations progressistes. Des mĂȘmes fondations qui soutiennent aussi des candidats dĂ©mocrates. « On est dans une situation oĂč les militants de gauche sont tiraillĂ©s : dâun cĂŽtĂ©, ils veulent punir les dĂ©mocrates, de lâautre, ils savent que sans eux, Trump va tout rafler », explique un ancien conseiller de Bernie Sanders, qui demande Ă ne pas ĂȘtre nommĂ©. « No Kings, câest un peu comme si on disait Ă un cancer : âArrĂȘte de grandir, mais ne meurs pas tout de suite.â Câest une consigne impossible Ă suivre. »
Lâexemple de lâIllinois, oĂč tout bascule.
Prenez lâIllinois. Un Ătat dĂ©mocrate, mais oĂč Trump a fait mieux quâattendu en 2020 dans certaines zones rurales. LĂ -bas, No Kings a organisĂ© des « voter drives » dans des villes ouvriĂšres comme Joliet ou East St. Louis, des endroits oĂč Biden nâa mĂȘme pas daignĂ© faire campagne. RĂ©sultat ? « On a rĂ©ussi Ă faire monter la participation de 12 % dans certains bureaux de vote, mais seulement parmi les jeunes et les minoritĂ©s », raconte un militant local. « Les Blancs, eux, ils restent chez eux. Parce quâils pensent que voter dĂ©mocrate, câest trahir leurs convictions. » Autrement dit : No Kings mobilise, mais pas les bons Ă©lecteurs. Ceux qui pourraient faire la diffĂ©rence.
Ce que personne ne dit sur les midterms
Tout le monde parle de lâimpact de No Kings sur les midterms. Mais personne ne parle de ce qui se passera aprĂšs. Parce que si les dĂ©mocrates perdent, ce ne sera pas Ă cause de Trump. Ce sera Ă cause de leur propre Ă©lectorat, qui a dĂ©cidĂ© de ne plus jouer le jeu. Et si les dĂ©mocrates gagnent ? Ce sera parce que No Kings aura rĂ©ussi Ă convaincre une partie des abstentionnistes de voter⊠mais sans leur donner aucune raison de continuer Ă croire en quoi que ce soit. « Ă court terme, ça peut marcher, dit un politologue de lâUniversitĂ© du Michigan. Mais Ă long terme, ça va juste creuser le fossĂ©. Parce que les gens vont se dire : âOn a votĂ©, et rien nâa changĂ©. Alors Ă quoi bon continuer ?â »
Le vrai danger, câest que No Kings ne soit pas une solution, mais un accĂ©lĂ©rateur. Un accĂ©lĂ©rateur de la dĂ©saffection, de la colĂšre, et finalement, de la radicalisation. Parce que quand les gens nâont plus dâespoir dans le vote, ils cherchent dâautres moyens de faire entendre leur voix. Des moyens plus bruyants. Des moyens plus violents.
Le dernier mot : une question sans réponse.
Alors, No Kings va-t-il marcher ? Personne ne le sait. Mais une chose est sĂ»re : si ça marche, ce ne sera pas parce que les Ă©lecteurs croient en ce mouvement. Ce sera parce quâils nâont plus rien Ă perdre. Et dans une dĂ©mocratie, quand les gens nâont plus rien Ă perdre, les choses deviennent dangereuses. TrĂšs dangereuses.
Bref, votez. Mais pas parce quâon vous le demande. Votez parce que vous nâavez pas le choix.