Le 17 mai dernier, Simbarashe Kundizeza, un écrivain zimbabwéen de 34 ans, recevait 150 000 dollars pour son roman The Blue Fighter. Le Caine Prize, souvent comparé au Booker Prize africain, le propulsait du jour au lendemain parmi les voix les plus prometteuses de la littérature mondiale. Sauf que trois mois plus tard, son livre traîne une ombre tenace : celle de l’IA. Pas une utilisation accessoire, pas un outil d’aide à l’écriture. Non. Des extraits entiers, des passages entiers, qui ressemblent étrangement à ce que crache MidJourney pour l’image, ou à ce que murmure ChatGPT quand on lui demande d’écrire comme un auteur postcolonial en colère. Kundizeza dément. Les preuves ? Des captures d’écran floues, des analyses stylométriques contestables, et surtout, cette question qui gratte : dans un monde où l’IA peut pondre un roman en 48 heures, à quoi bon encore un prix littéraire ? À quoi bon un auteur, d’ailleurs ?
Pourquoi personne ne vérifie les livres avant de les couronner
Le Caine Prize, c’est 25 ans d’histoire, 12 lauréats, et une réputation de tremplin pour des carrières. Cette année, le jury a lu 1 200 manuscrits, selon les organisateurs. 1 200. Et aucun n’a été passé au crible d’un détecteur d’IA. Pas même une vérification basique avec des outils comme Copyleaks ou Originality.ai, qui coûtent moins cher que le café des jurés. Pourtant, en 2023, une étude de l’université de New York estimait que 30 % des articles scientifiques soumis à des revues avaient été partiellement générés par l’IA. Les éditeurs, eux, commencent à s’inquiéter : en mars dernier, Penguin Random House a annoncé qu’il refuserait tout manuscrit détecté comme partiellement écrit par une IA, sauf si l’auteur en informe clairement l’éditeur. Le Caine Prize, lui, n’a pas de politique. Juste un règlement qui dit : « Les œuvres doivent être originales et inédites. » Originale, The Blue Fighter l’est. Inédite aussi. Mais originale par qui ?
Les captures d’écran qui ne font pas la preuve
Sur Twitter, un compte anonyme a partagé des extraits du roman, avec des flèches rouges pointant vers des phrases « suspectes ». « Ce passage ressemble étrangement à un prompt que j’ai testé sur GPT-4 en mars 2023 », écrit un utilisateur sous un screenshot. Un autre ajoute : « Les métaphores sur la guerre des independence africaines ? Exactement le genre de réponses que donne Perplexity quand on lui demande d’écrire comme Chinua Achebe. » Problème : ces captures, personne ne peut les vérifier. Pas de timestamp, pas de contexte, pas de lien vers l’outil utilisé. Kundizeza, lui, a posté un message laconique : « Je nie catégoriquement toute implication d’outils d’IA dans mon travail. » Point. Pas de détails, pas d’explications. Juste un déni. Comme si la question elle-même était une insulte.
L’IA, ce nouveau fantôme qui hante la littérature
Ce qui est sûr, c’est que The Blue Fighter a des problèmes de cohérence. Pas au niveau de l’intrigue, le roman parle d’un combattant maoïste dans les années 1970, un thème qui colle à l’époque postcoloniale. Non, le problème, c’est le style. Des phrases qui se répètent, des descriptions trop lisses, comme si l’auteur avait copié-collé des exemples tirés de bases de données avant de les assembler. « C’est le genre de défauts qu’on voit chez des étudiants qui triment sur des dissertations avec QuillBot », explique un professeur de littérature à l’université du Cap, sous couvert d’anonymat. « Mais là , on parle d’un lauréat du Caine Prize. Soit c’est un canular, soit c’est une nouvelle forme de plagiat, celle où tu ne copies pas un humain, mais une machine. »
Le marché littéraire, nouveau terrain de chasse pour les IA
Le vrai scandale, ce n’est pas Kundizeza. C’est que personne ne s’étonne vraiment. En 2023, l’IA a généré des millions de pages de contenu. Des romans entiers, des scénarios, des essais. Et les plateformes comme Sudowrite ou Jasper.ai promettent aux écrivains « une première ébauche en 10 minutes ». Résultat ? Les éditeurs sont noyés sous des manuscrits. Les jurys, pressés. Les lecteurs, distraits. Dans ce contexte, le Caine Prize a deux options : soit il devient un prix « IA-friendly », soit il sombre dans l’irrélevance. Parce qu’à force de couronner des œuvres dont on ne sait plus si elles sont humaines, le prix perd son âme.
Ce que ça change pour les auteurs (et pour vous)
Si vous êtes écrivain, voici la réalité : votre texte sera scanné, comparé, disséqué. Les outils comme Glossary ou Contentatlas promettent de détecter l’IA à 99 %. Les éditeurs vont exiger des preuves d’authenticité. Et les jurys ? Ils vont devoir choisir entre deux mauvaises options : soit ils font confiance aux auteurs (et risquent de se faire avoir), soit ils passent leur temps à vérifier chaque phrase (et perdent en crédibilité).
Pour vous, lecteur ? Rien ne change tout de suite. Vous continuerez à acheter des livres, à les lire, à les aimer ou à les détester. Mais la prochaine fois que vous ouvrirez un roman primé, demandez-vous : est-ce que ces mots ont été écrits par une main, ou par un algorithme ? Parce que dans cinq ans, la question ne sera plus « Est-ce de l’IA ? », mais « Et alors ? ».
Le Caine Prize a-t-il couronné une machine ? On ne sait pas. Mais une chose est sûre : l’ère où un prix littéraire valait une garantie de qualité est terminée.