Le chiffre que personne ne veut commenter
CoreWeave, H2O.ai, Lambda Labs⊠Ces noms ne vous disent rien ? Normal. Ce sont des nĂ©oclouds. Des sociĂ©tĂ©s qui louent leur puissance de calcul brute aux gĂ©ants de lâIA sans passer par AWS ou Google Cloud. Leur business ? Vendre des GPU par la pelle, Ă perte parfois, dans lâespoir de devenir un jour incontournables. Le problĂšme ? Personne ne sait si ça marchera. Personne ne sait non plus qui paiera la note quand lâIA grand public coĂ»tera une fortune en Ă©lectricitĂ© et en refroidissement.
En 2023, selon un rapport de Counterpoint Research, le marchĂ© des clouds spĂ©cialisĂ©s IA a bondi de 42 % en un an. 42 %. Pas 4 %, pas 12 %. Quarante-deux. Avec des acteurs comme Cerebras Systems, qui a levĂ© 260 millions en 2022 pour des puces sur mesure dont personne nâa jamais vu le retour sur investissement. Et pourtant, les fonds continuent dâaffluer. Pourquoi ? Parce que les VC ont peur de rater le train. Parce que les banques dâinvestissement ont peur de perdre des clients. Parce que les rĂ©gulateurs ont peur des lobbies. Et parce que, au fond, personne ne veut ĂȘtre celui qui criera âstopâ alors que tout le monde court aprĂšs lâor numĂ©rique.
Mais voici le vrai problĂšme : ces nĂ©oclouds ne sont pas des startups comme les autres. Ils brĂ»lent des montagnes dâĂ©nergie. Leurs data centers tournent Ă plein rĂ©gime 24/7, avec des factures Ă©lectriques qui feraient pĂąlir un Ătat. En 2022, une Ă©tude de lâUniversitĂ© de Cambridge estimait que lâentraĂźnement dâun seul modĂšle de langage de taille moyenne (style Llama 2) pouvait consommer lâĂ©quivalent annuel en Ă©lectricitĂ© dâun petit pays europĂ©en. Multipliez par dix, puis par cent, avec des acteurs comme Groq ou Run:AI qui misent sur des architectures ultra-optimisĂ©es⊠pour des usages encore flous.
Et personne ne demande oĂč va lâargent.
Le piĂšge des promesses non tenues
Les nĂ©oclouds vendent une histoire simple : âNous, les hĂ©ros mĂ©connus, nous fournissons la puissance brute dont lâIA a besoin. Un jour, vous nous remercierez.â Sauf que personne ne sait comment ils comptent rentabiliser ça. Certains misent sur la location longue durĂ©e. Dâautres sur des contrats exclusifs avec des labos ou des armĂ©es (oui, lâUS Air Force a commandĂ© des GPU Ă Lambda Labs en 2023). Dâautres encore parient sur la revente de donnĂ©es dâentraĂźnement dont on ignore lâorigine.
Prenez Mistral AI, le joyau français. Ils ont levé 105 millions en 2023 pour construire leur propre infrastructure. TrÚs bien. Mais qui leur garantit que dans cinq ans, leur modÚle ne sera pas obsolÚte ? Qui leur garantit que les coûts énergétiques ne les feront pas couler ? Personne. Parce que les investisseurs regardent surtout le buzz. Pas les comptes.
Le pire ? Ces sociĂ©tĂ©s sont souvent opaque Ă lâextrĂȘme. Leurs bilans ? Incomplets. Leurs audits ? Rares. Leurs clients ? Anonymes. MĂȘme les fonds qui les financent avouent ne pas tout comprendre. Un partenaire chez Sequoia Capital a lĂąchĂ© Ă Bloomberg en 2023 : âOn mise sur la confiance. Si ça foire, on fera avec.â La confiance. VoilaÌ le mot dâordre. Comme si câĂ©tait une bonne raison.
Quand les marchés ferment les yeux
Wall Street adore les nĂ©oclouds. Pourquoi ? Parce quâils gonflent les valorisations. Parce quâils font monter les cours des actions tech. Parce que, pour lâinstant, ça marche. Enfin, presque. Les actions de Nvidia, qui fournit les GPU, explosent. Celle de Super Micro Computer, aussi. Mais les nĂ©oclouds eux-mĂȘmes ? Ils ne cotent pas en Bourse. Du coup, pas de pression. Pas de transparence. Juste des levĂ©es de fonds rondes aprĂšs rondes, avec des valorisations qui frĂŽlent lâabsurde.
Prenez Lambda Labs. En 2021, ils valaient 1 milliard. En 2023, aprĂšs une levĂ©e de 150 millions, leur valorisation a Ă©tĂ© réévaluĂ©e Ă 3 milliards. Sans chiffre dâaffaires significatif. Sans modĂšle Ă©conomique clair. Juste une promesse : âLâIA a besoin de nous.â Et les investisseurs ont avalĂ©. Comme des moutons.
Pourtant, les signes dâalerte existent. En mars 2024, une Ă©tude interne de Goldman Sachs (fuitĂ© par le Financial Times) alertait sur le risque systĂ©mique posĂ© par ces acteurs. Le rapport soulignait que si un seul nĂ©ocloud faisait dĂ©faut, ça pourrait dĂ©clencher une crise de liquiditĂ© dans tout le secteur. Personne nâa relayĂ© lâinfo. Personne nâa rĂ©agi. Parce que, encore une fois, personne ne veut ĂȘtre celui qui casse la fĂȘte.
Ce qui se passe quand lâIA devient un gouffre
Imaginez. Dans trois ans, lâIA grand public explose. Tout le monde veut un modĂšle personnalisĂ©, une IA maison, un chatbot sur mesure. La demande en puissance de calcul dĂ©cuple. Les nĂ©oclouds, eux, nâont pas les moyens de suivre. Leurs data centers surchauffent. Leurs coĂ»ts explosent. Et lĂ , patatras : soit ils augmentent leurs prix et tuent la demande, soit ils font faillite en laissant des dettes colossales.
Qui paiera ? Les Ătats ? Les utilisateurs finaux ? Les investisseurs ? Personne nâa de rĂ©ponse. Parce que, pour lâinstant, tout le monde mise sur la croissance infinie. Comme en 2000 avec les dot-com. Comme en 2008 avec les subprimes. Sauf que cette fois, le risque est bien plus grand.
Les nĂ©oclouds ne sont pas quâune bulle financiĂšre. Ils sont un risque systĂ©mique. Leurs data centers concentrent une puissance de calcul jamais vue. Leurs dettes sont souvent cachĂ©es. Leurs actionnaires sont des fonds qui parient sur le long terme⊠mais sans filet de sĂ©curitĂ©. Et si demain, un seul dâentre eux craque, ce ne sera pas quâune faillite. Ce sera un earthquake.
Pourquoi les rĂ©gulateurs nâont pas encore rĂ©agi
La Commission europĂ©enne traĂźne des pieds. La SEC aux Ătats-Unis non plus nâa pas encore encadrĂ© le secteur. Pourquoi ? Parce que les nĂ©oclouds sont trop utiles. Parce quâils permettent aux gĂ©ants de lâIA de contourner les rĂ©gulations existantes. Parce que, pour lâinstant, personne ne veut rĂ©guler ce qui fait tourner lâĂ©conomie.
En 2023, lâUE a tentĂ© de lancer un cadre sur lâIA. RĂ©sultat ? Les nĂ©oclouds ont Ă©tĂ© exclus des premiĂšres discussions. Trop complexes, trop opaques, trop puissants. Du coup, ils continuent de grandir dans lâombre, avec des contrats signĂ©s sous le manteau et des promesses qui sentent le roussi.
Le pire ? Les rĂ©gulateurs savent. Ils ont les rapports. Ils ont les alertes. Mais ils attendent. Ils attendent que le marchĂ© se rĂ©gule tout seul. Ils attendent que les investisseurs se rĂ©veillent. Ils attendent que quelquâun dâautre prenne le risque.
La question que personne ne pose
Alors, voici la vraie question : et si ces néoclouds étaient le prochain krach en puissance ?
Pas une crise locale. Pas un effondrement limitĂ©. Une tempĂȘte parfaite : dettes cachĂ©es, surcapacitĂ© Ă©nergĂ©tique, modĂšles Ă©conomiques fragiles, et une dĂ©pendance mondiale Ă une infrastructure dont personne ne contrĂŽle vraiment les rouages.
En 2024, les nĂ©oclouds brassent des dizaines de milliards. Ils font rĂȘver les VC. Ils font frĂ©mir les Ătats. Mais ils ne sont pas invincibles. Un jour, la musique sâarrĂȘtera. Et ce jour-lĂ , ce ne seront pas que des actionnaires qui perdront de lâargent. Ce sera toute lâindustrie de lâIA qui trĂ©buchera.
Alors oui, les nĂ©oclouds font frĂ©mir. Pas par admiration. Par peur. Parce quâils sont trop gros, trop rapides, trop opaques pour ĂȘtre sains. Et parce que, pour lâinstant, personne nâose dire stop.