Le 1er octobre 2023, le gouvernement marocain annonçait la nomination d’Ahmed Rahhou à la tête du ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration. 68 ans. Un âge où, dans le monde des start-up et des licornes, on commence à ranger ses pulls en cachemire. Pourtant, Rahhou n’a pas été choisi pour lancer des levées de fonds à San Francisco ou pour pitcher devant des investisseurs en silicos. Il a été nommé pour autre chose : gérer un État qui traîne depuis des années sur la transformation numérique, et où l’IA reste un mot-valise sans projet concret. Ses détracteurs ont sorti l’artillerie lourde : trop vieux, pas assez digital native, un CV trop administratif. Mais est-ce vraiment le problème ? Ou bien est-ce que le vrai débat, lui, on ne le pose même pas ?
Le CV qui dérange parce qu’il ne correspond pas aux codes
Rahhou, c’est l’homme des grands systèmes. Ancien directeur général de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), il a aussi piloté des projets informatiques pour l’État, comme le programme de modernisation des services publics. Pas le profil d’un ex-ingénieur de Google ou d’un ancien fondateur de start-up. Pourtant, dans un pays où le taux de pénétration d’Internet reste à 73 % (source : Haut-Commissariat au Plan, 2023), et où seulement 12 % des entreprises utilisent des outils d’IA basiques (étude McKinsey Africa Digital Survey, 2022), avoir un technocrate pur jus à la manœuvre, c’est déjà un progrès. Le problème, c’est que ses détracteurs mesurent Rahhou à l’aune des standards des écosystèmes tech occidentaux. À 68 ans, on attendrait d’un ministre de l’IA qu’il ait cofondé une scale-up, qu’il parle machine learning comme on respire, qu’il ait des potes chez Nvidia. Mais au Maroc, l’enjeu n’est pas de former des licornes. C’est de faire en sorte que les hôpitaux publics ne plantent pas leurs logiciels de gestion, que les démarches administratives en ligne ne mettent pas trois mois, et que les entreprises locales ne se fassent pas distancer par l’Algérie ou la Tunisie sur le numérique.
L’IA au Maroc : un ministère sans budget, sans stratégie
Voilà le vrai scandale. Parce que Rahhou arrive avec un ministère qui n’a ni les moyens ni une feuille de route claire. Le budget alloué à l’IA au Maroc ? Une blague. Pas de chiffres officiels, mais des sources proches du gouvernement estiment qu’il tourne autour de 5 à 10 millions de dirhams par an (soit 450 000 à 900 000 euros). À comparer avec les 1,3 milliard d’euros investis par la France dans son plan IA en 2023. Et encore, cette somme, le Maroc ne la dépense pas en R&D ou en formation. Elle part en contrats avec des cabinets de conseil étrangers pour des audits qui finissent dans des tiroirs. Pendant ce temps, l’Algérie, avec son Plan National pour la Transformation Numérique, injecte 1,5 milliard de dollars d’ici 2025. Le Maroc, lui, reste à la traîne.
Alors oui, Rahhou a 68 ans. Mais le vrai problème, c’est que personne ne lui donne les outils pour réussir. Et que ses détracteurs, au lieu de critiquer son âge, devraient exiger un vrai plan. Parce que nommer un ministre de l’IA sans lui donner les moyens, c’est comme mettre un pilote de Formule 1 au volant d’une Twingo et lui demander de battre Hamilton.
Pourquoi personne ne parle des vrais freins ?
Le discours sur l’âge de Rahhou est commode. Ça permet d’éviter le vrai débat : le Maroc n’a pas de stratégie IA parce qu’il n’a pas de vision industrielle. Pas de clusters tech ambitieux, pas de partenariats solides avec les universités, pas de politique de formation qui sorte des sentiers battus. Résultat ? L’IA reste un accessoire décoratif. On en parle dans les discours, on en fait des communiqués, mais sur le terrain, rien ne bouge. Pendant ce temps, des pays comme le Rwanda ou le Kenya, avec des populations bien plus jeunes et des moyens bien plus limités, cartographient déjà leurs données publiques et forment des milliers de développeurs locaux.
Rahhou n’est pas un sauveur. Mais il est le premier à avoir le titre qui va bien. Et ça, c’est déjà un signe. Parce que si même un technocrate expérimenté comme lui se retrouve à la tête d’un ministère fantôme, c’est que le Maroc n’est pas prêt à jouer dans la cour des grands. Pas par manque de talents. Par manque de courage politique.
Ce que Rahhou peut encore sauver (ou pas)
Il reste une chance : que ce ministère devienne un vrai levier. Pas pour faire joli, mais pour casser les blocages. Par exemple, en forçant la main aux grandes entreprises marocaines, comme OCP ou Attijariwafa Bank, à investir dans l’IA locale plutôt que d’importer des solutions étrangères. Ou en lançant un vrai programme de formation, pas des stages de trois jours pour cadres en costard. Mais pour ça, il faudrait que le gouvernement arrête de voir l’IA comme un gadget et commence à la traiter comme un outil de souveraineté.
Reste à savoir si Rahhou aura le temps. À 68 ans, dans un pays où les réformes avancent au rythme d’un escargot sous sédatifs, les marges de manœuvre sont étroites. Sauf si, justement, son âge joue en sa faveur : il a moins de comptes à rendre aux lobbies tech, moins de pression pour innover à tout prix, et plus d’expérience pour négocier avec les bureaucrates. Bref, peut-être qu’un vieux renard vaut mieux qu’un jeune loup dans ce cas.
Le vrai test : les résultats, pas les discours
Dans un an, on saura. Si les démarches administratives sont plus fluides, si les données publiques sont enfin accessibles, si une seule PME marocaine a réussi à déployer une solution d’IA locale… alors Rahhou aura marqué son époque. Sinon, on aura perdu une occasion. Et le vrai problème ne sera plus son âge, mais le manque de volonté politique pour faire bouger les lignes.
Parce qu’au fond, nommer un ministre de l’IA à 68 ans, c’est comme offrir un vélo à un enfant de 5 ans et lui dire : « Allez, pédale, on va gagner le Tour de France. » La question n’est pas de savoir si le vélo est trop grand. C’est de savoir si quelqu’un a prévu le parcours.