Le coup de filet qui dérange plus qu’il n’éclaire
Ashkard Pierre avait 47 ans quand les gendarmes l’ont cueilli dans son appartement de Mercier, Hochelaga, un samedi matin. Pas de scène de cinéma, pas de fusillade, juste une perquisition méthodique, des ordinateurs saisis, et un mandat d’arrêt qui sent le lourd. La GRC et le FBI ont gardé le silence sur les détails, mais les médias haïtiens ont vite compris : ce Montréalais d’origine haïtienne était dans le collimateur depuis des mois. Ancien employé du consulat de Montréal, il aurait joué un rôle dans le réseau qui a tué Jovenel Moïse en juillet 2021. Trois ans plus tard, l’enquête canadienne frappe enfin. Trop tard pour Haïti, peut-être, mais pas pour les procureurs.
Un fil qui mène à Port-au-Prince
Les autorités ne divulguent rien sur les charges précises. Pas de confirmation non plus sur une éventuelle extradition vers Haïti, où le chaos politique a englouti toute velléité de justice. Pourtant, les indices s’accumulent. Pierre aurait été en contact avec des mercenaires colombiens, ces mêmes sicarios qui ont fait irruption dans la villa de Moïse, armes à la main, avant de l’achever de plusieurs balles dans la tête. Des échanges de messages, des transferts d’argent, des allers-retours entre Montréal et Miami… Assez pour que le FBI s’intéresse de près à son dossier.
Mais voici le problème : Haïti n’a plus les moyens de juger qui que ce soit. Depuis la mort de Moïse, le pays sombrait dans une spirale de gangs, de coups d’État ratés et de gouvernements fantoches. Le premier ministre Ariel Henry, lui-même visé par des mandats d’arrêt internationaux, a démissionné sous la pression. Les gangs contrôlent désormais des quartiers entiers de Port-au-Prince, et les forces de l’ordre ? Disparues ou corrompues. Dans ce contexte, une arrestation au Canada ressemble à une victoire pygmée. Les Haïtiens savent une chose : personne ne sera jamais jugé sur place.
Pourquoi la GRC attend-elle trois ans ?
La réponse est simple : les preuves sont fragiles, et les alliances compliquées. Les services canadiens ont dû naviguer entre deux feux. D’un côté, la pression des États-Unis, qui voient en Haïti un foyer de criminalité transnationale. De l’autre, les lobbies haïtiens au Québec, où la communauté, divisée entre soutiens à Moïse et opposants, a longtemps fait pression pour étouffer l’affaire. Résultat : une enquête à petit feu, des filatures discrètes, et une arrestation qui tombe… quand le monde a déjà tourné la page.
Ce que cette arrestation ne changera pas
Haïti brûle toujours. Les gangs de Jimmy Chérizier, alias Barbecue, se battent pour le contrôle du pays. Le gouvernement de facto de Gary Bellerive, imposé par les gangs, tient debout grâce à des millions de dollars volés aux institutions. Et pendant ce temps, à Montréal, Ashkard Pierre attend son procès. Peut-être.
La justice canadienne pourrait le condamner pour complicité d’assassinat. Mais même une peine lourde ne rendra pas Moïse. Et surtout, elle ne ramènera pas la stabilité en Haïti. Les arrestations loin des zones de conflit, c’est commode. Ça fait du bruit dans les médias, ça rassure les alliés américains. Mais ça ne règle rien.
Le vrai jeu : l’argent et les armes
Ce qui a tué Moïse, ce n’est pas une vengeance politique. C’est une guerre pour le contrôle des ressources. Haïti est un carrefour : trafic de drogue vers les États-Unis, or volé au Venezuela, et maintenant, une base arrière pour les cartels latino-américains. Les mercenaires colombiens qui ont tué Moïse ? Ils étaient payés. Par qui ? Personne ne le sait vraiment. Mais les pistes mènent vers des hommes d’affaires haïtiens, des politiciens véreux, et peut-être même des investisseurs étrangers qui voyaient en Moïse un obstacle.
La GRC a arrêté un homme. Bien. Mais la vraie question, c’est : qui tire les ficelles, et où est passé l’argent ?
Haïti n’a plus de gouvernement. Juste des gangs et des fantômes.
Ashkard Pierre pourrait passer des années en prison. Son procès sera long, technique, et probablement peu médiatisé. Pendant ce temps, à Port-au-Prince, les balles continuent de voler. Les enfants meurent de faim. Et personne, vraiment personne, ne semble capable d’arrêter le carnage.
C’est ça, la réalité. Pas un drame hollywoodien. Juste un pays qui pourrit, et des arrestations qui ne changent rien.
La dernière image
Imaginez : un matin à Montréal, des gendarmes encombants qui défoncent la porte d’un appartement modeste. À l’intérieur, un homme ordinaire, peut-être même un peu perdu, qui regarde les photos de ses enfants accrochées au mur. Dehors, Haïti continue de saigner. Et nous, on en parle encore. Comme d’un fait divers.
Mais ce n’est pas un fait divers. C’est un symptôme.