Il y a deux semaines, un type a craché par terre devant un policier qui l’avait verbalisé pour stationnement illégal. Le flic a ri. Pas le type. Lui, il a sorti son téléphone et filmé la scène en murmurant : « Regardez-moi ça, un gars qui pisse sur la loi. » Le policier a soupiré, a effacé la saleté avec sa chaussure, et est reparti sans rien dire. Rien de nouveau sous le soleil, sauf que maintenant, ce genre de comportement pourrait coûter cher. Très cher, même. Sauf si vous préférez les gestes aux mots. Parce que voilà : à Montréal, insulter un agent de la Ville, c’est désormais passible d’amende. Mais lui faire un doigt d’honneur ? Toujours libre comme l’air. La mairesse l’a dit elle-même, lundi soir, en adoptant le règlement : « Si vous avez envie de faire un doigt d’honneur à un policier, faites-le. » Pas de blague. C’est écrit noir sur blanc dans les comptes-rendus du conseil municipal. Alors, pourquoi cette distinction ? Et surtout, à quoi bon un texte de loi qui laisse une porte de sortie aussi large qu’un trou dans la Bourse ?
Un règlement qui sent le coup de poker raté
D’abord, clarifions les choses : le règlement en question ne vise pas que les policiers. Il s’applique à tous les représentants de la Ville, des employés des transports aux inspecteurs d’urbanisme. Mais tout le monde sait que le vrai problème, c’est les flics. Ceux qui patrouillent dans les quartiers chauds, ceux qui reçoivent des jets de bouteilles, des « sale nègre » ou des « va chier » en pleine rue. Ceux qui, parfois, rendent la monnaie de leur pièce. Le règlement, lui, veut éviter ça. Ou du moins, le limiter. « Nous voulons protéger nos employés, surtout ceux qui sont en contact direct avec le public », a expliqué la mairesse, Valérie Plante, lors du vote. Sauf que le texte, tel qu’écrit, ressemble à une partie de cache-cache. D’un côté, il interdit « toute parole, geste ou attitude » susceptible d’offenser ou de dénigrer un agent. De l’autre, il laisse planer un doute : ces interdictions s’appliqueront-elles vraiment ? Parce que le règlement précise aussi qu’il sera appliqué « de façon judicieuse », « réservé aux cas les plus sérieux ». Traduction : « On verra sur place. » Comme si la subjectivité était une bonne solution pour gérer les conflits.
Et puis, il y a ce détail : le doigt d’honneur. Pourquoi l’exclure ? Parce que c’est un geste, pas un mot ? Parce que c’est visuel, donc plus facile à ignorer ? Ou parce que les avocats de la Ville ont calculé que poursuivre quelqu’un pour un geste obscène, c’est plus compliqué que pour une insulte criée en plein jour ? Personne ne l’explique clairement. Mais le message est là : Montréal envoie un signal flou. « On vous interdit les gros mots, mais pas les gros bras. » C’est ça, le cœur du problème.
Les chiffres qui montrent que le problème est bien réel
En 2022, la SPVM (Service de police de la Ville de Montréal) a enregistré 1 247 plaintes pour outrage à agent, selon les données du ministère de la Sécurité publique du Québec. Sur ces plaintes, seulement 12 % ont mené à des poursuites. Pourquoi ? Parce que prouver qu’une insulte a bien eu lieu, c’est souvent mission impossible. Les témoins manquent, les enregistrements sont flous, et les victimes hésitent à porter plainte. « Les gens ont peur des représailles, ou alors ils pensent que ça ne servira à rien », explique Me François Larochelle, avocat spécialisé en droit pénal, qui suit plusieurs dossiers liés aux conflits avec les forces de l’ordre. « Résultat : même quand il y a outrage, très peu de choses bougent. »
Le nouveau règlement change-t-il la donne ? Pas vraiment. Parce que le vrai problème, ce n’est pas le texte de loi. C’est l’application. Et là, Montréal a choisi de jouer la carte de la modération. « On ne veut pas créer une atmosphère de répression », a justifié un conseiller municipal lors des débats. Sauf que quand vous dites « faites un doigt d’honneur, mais pas d’insultes », vous envoyez un message bizarre : « On tolère l’agressivité, mais pas les mots. » Comme si le geste valait mieux que la parole. Comme si cracher par terre ou balancer une bouteille était plus acceptable qu’un « va te faire foutre ».
Ce que ça change (et ce que ça ne change pas)
Alors, concrètement, qu’est-ce qui va changer ? Pas grand-chose, en réalité. Les flics continueront de recevoir des « connards » et des « putains de racistes ». Les gens continueront de filmer les altercations sans intervenir. Et les poursuites, si elles existent, resteront rares. Le règlement, lui, servira surtout à deux choses :
- Donner une illusion de contrôle : « On a fait quelque chose ! » Même si ce quelque chose est troué comme un fromage suisse.
- Créer un précédent pour les cas vraiment graves : les menaces de mort, les agressions physiques, les discours haineux avérés. Là, la Ville pourra dire « On a agi. » Mais pour le reste ? « On verra. »
Le vrai changement, s’il y en a un, viendra des tribunaux. Parce que maintenant, si quelqu’un insulte un policier, la Ville pourrait porter plainte. Est-ce que ça arrivera souvent ? Non. Est-ce que ça pourrait faire taire quelques excités ? Peut-être. Mais le problème de fond, lui, reste entier : la relation entre les citoyens et les policiers à Montréal est pourrie depuis des années. Et un règlement qui laisse le doigt d’honneur de côté, c’est comme mettre un pansement sur une jambe de bois.
La brèche qui en dit long sur la peur de la Ville
Pourquoi avoir gardé le doigt d’honneur dans la liste des tolérés ? Parce que c’est moins engageant qu’une insulte verbale ? Parce que c’est plus facile à ignorer ? Ou parce que la Ville a peur des réactions en chaîne ? Imaginez la scène : un type se fait siffler par un policier, il sort son téléphone pour filmer, le flic lui fait un doigt d’honneur. « Oh, regardez-moi ça, le gros méchant ! » Bref, ça devient un mémé viral. La Ville préfère éviter ça. Mieux vaut laisser couler les gestes que risquer un scandale médiatique.
Il y a aussi une question de priorités. À Montréal, les ressources sont limitées. Poursuivre quelqu’un pour une insulte, ça coûte cher, ça prend du temps, et ça divise. Alors la Ville préfère jouer la carte de la tolérance raisonnable. « On va cibler les vrais cas. » Sauf que quand vous dites « les vrais cas », vous laissez la porte ouverte à toutes les interprétations. Et ça, c’est dangereux.
Ce que ça révèle sur la police… et sur nous
Ce règlement, avec son doigt d’honneur autorisé, en dit long sur deux choses :
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La police de Montréal n’est pas une priorité politique. Si elle l’était, on aurait un texte clair, des sanctions immédiates, et une stratégie pour améliorer les relations avec les citoyens. Au lieu de ça, on a un coup de communiqué pour faire taire les critiques. « On fait quelque chose ! » Même si ce quelque chose est bidon.
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Nous, les citoyens, on a normalisé l’agressivité. Parce que oui : quand un règlement municipal doit préciser que « faire un doigt d’honneur, c’est OK », c’est que la ligne rouge a été déplacée depuis longtemps. On rit des flics sur les réseaux, on les traite de « bouffons » en pleine rue, et on s’étonne après qu’ils rendent la monnaie de leur pièce. Le cycle est vicieux.
Alors, que faire ? Rien ne changera tant que les deux camps ne feront pas un effort. La Ville doit arrêter de jouer les arbitres molassons. Et les citoyens doivent comprendre que traiter un policier comme un ennemi, ça finit toujours mal. Pour lui. Pour vous. Pour tout le monde.
La dernière idée, parce que ça n’a pas de sens de finir autrement : Ce règlement est un symbole. Pas de la fermeté. Pas de la justice. Mais de l’épuisement. Celui d’une Ville qui ne sait plus quoi faire, d’une population qui ne veut plus entendre parler de règles, et d’une police qui, parfois, a l’impression de se battre seule. Le doigt d’honneur, c’est le dernier vestige d’une époque où tout était permis. Sauf que maintenant, même ça, on va devoir en débattre en conseil municipal.