Les mères seules paient le prix de l’absence d’État

À Dijon, Emily Simon, 34 ans et mère de trois garçons, tient debout grâce à des solutions de fortune. Son cas illustre une réalité crue : les mères seules triment sans filet, et personne ne veut en assumer la responsabilité. Voici pourquoi le système les abandonne, et comment ça pourrait exploser.

Publié le 21 septembre 2026 à 08:16
Les mères seules paient le prix de l’absence d’État

Emily Simon a calculé. Pas les factures, non. Juste le temps qu’il lui reste pour respirer entre deux urgences. Trois gamins, dont le benjamin qui fait encore pipi au lit à 8 ans. Un boulot à mi-temps dans une supérette du centre-ville, 1 200 euros net par mois. Les APL ? 250 euros. La CAF lui doit trois mois de retard sur les allocations. Pourtant, elle paie son loyer. Comment ? En rognant sur tout le reste : les courses, les vêtements, les sorties scolaires. Le dentiste ? « On attend qu’ils aient mal. Là, au moins, ils viennent pas nous embêter. » Elle rit jaune en disant ça, mais ses mains serrent son café trop fort. La tasse tremble un peu. À Dijon, 1 femme sur 5 est mère seule avec enfants. Dans le quartier de la Gare, c’est 1 sur 3. Personne ne le sait, ou alors on fait semblant. Les chiffres ? La DREES les a sortis en 2022 : 42 % des mères seules vivent sous le seuil de pauvreté, contre 14 % pour les couples avec enfants. Mais à Dijon, c’est pire. Beaucoup pire. Parce que les aides arrivent en miettes, et que les solutions d’urgence, les épiceries solidaires, les associations, sont saturées. En 2023, le CCAS de Dijon a refusé 18 % des demandes d’aide alimentaire, faute de moyens. Personne ne bronche. Pourtant, c’est une bombe à retardement. Pas celle des émeutes, non. Celle, bien plus sourde, des enfants qui grandissent sans repères, des femmes qui s’épuisent, et des comptes qui ne rentrent jamais. Et après ? Après, on se demande pourquoi les quartiers populaires explosent. Pourquoi les enfants décrochent. Pourquoi les mères craquent. Mais on ne remonte jamais assez loin. On parle des symptômes, jamais de la cause. Les mères seules, c’est le miroir brisé de notre société. On les plaint, on les aide un peu, mais on ne change rien. Pourquoi ? Parce que ça coûte trop cher. Parce que ça remettrait en cause des équilibres bien commodes. Parce que personne ne veut entendre que le modèle familial actuel est un leurre pour celles qui n’ont pas d’homme à côté d’elles. --- ### Le piège des aides qui n’en sont pas Emily a essayé les aides. Vraiment. Elle a rempli des dossiers pour le RSA activité, elle a couru aux permanences de la CAF, elle a supplié son employeur de lui donner plus d’heures. Résultat ? Un RSA qui ne couvre même pas le loyer, des heures volées à ses enfants, et une fatigue qui la cloue au lit certains soirs. Le problème, ce n’est pas qu’il n’y a pas d’aides. C’est qu’elles sont conçues pour des gens qui ont déjà un filet. Pour ceux qui ont un conjoint, une famille élargie, un peu d’épargne. Pas pour celles qui n’ont que leurs bras et leur dignité. Prenez les crèches. À Dijon, il y a 1 200 places pour 3 500 enfants en attente (source : mairie, 2023). Les listes d’attente ? Six mois, un an. Les solutions alternatives ? Garderies parentales payantes à 300 euros par mois. Emily n’a pas 300 euros. Alors elle laisse ses enfants chez sa mère, quand sa mère va bien. Sinon, elle les emmène au travail. Oui, vous avez bien lu. Elle les emmène au travail. Dans un supermarché. Entre les allers-retours aux caisses, les disputes parce qu’ils traînent dans les allées, et les regards des clients qui se demandent ce qu’elle fiche avec trois mômes à 10 heures du matin. Personne ne lui a dit que c’était une option. Personne ne lui a proposé une vraie solution. Juste des formules toutes faites : « Vous devriez trouver un homme. » « Vous devriez vous serrer la ceinture. » « Vous devriez être reconnaissante. » --- ### L’État qui regarde ailleurs Le gouvernement sait. La CAF sait. La mairie de Dijon sait. Ils ont les chiffres, les rapports, les études. Pourtant, rien ne bouge. Pourquoi ? Parce que les mères seules, ça ne fait pas recette politiquement. Ça ne mobilise pas. Ça ne fait pas de buzz. Alors on enterre le problème sous des montagnes de paperasse et des promesses creuses. Prenez le congé parental. En France, 85 % des parents qui en bénéficient sont des femmes (DREES, 2023). Pourtant, les mères seules ? Elles n’ont souvent pas le choix : soit elles travaillent, soit elles crèvent. Parce que le congé parental, c’est bien beau, mais il faut avoir quelqu’un pour remplacer. Emily ? Elle a essayé de prendre trois mois de congé quand son aîné a eu des problèmes d’apprentissage. Résultat : son employeur l’a menacée de licenciement. « On ne peut pas garder une place vide trois mois, madame Simon. » Trois mois. Trois mois pour un enfant qui avait besoin d’elle. Trois mois de loyer à payer sans salaire. L’État, lui, il a un problème de priorités. Il dépense des milliards pour sauver des banques, des entreprises en difficulté, des retraites par ci par là. Mais pour les mères seules ? On leur donne des miettes. Des aides qui arrivent trop tard, des places en crèche qui n’existent pas, des conseils qui tombent à plat. C’est une question de choix. On préfère sauver des systèmes plutôt que des vies. --- ### Le jour où ça va péter Ça pourrait arriver n’importe quand. Un enfant qui décroche définitivement. Une mère qui s’effondre. Un quartier qui s’embrase parce que plus personne n’en peut. Les signes sont là, mais on les ignore. À Dijon, comme ailleurs, les mères seules sont le maillon faible. Celui qu’on tire, et tout le système se grippe. Les enfants, d’abord. Ceux qui grandissent sans repères, sans stabilité, sans les moyens de faire des études, de voyager, de simplement avoir une enfance normale. En 2023, 60 % des enfants de mères seules à Dijon étaient en difficulté scolaire (académie de Dijon). Pas parce qu’ils sont stupides. Parce qu’ils n’ont pas les ressources. Pas de livres à la maison. Pas d’ordinateur pour les devoirs. Pas de calme pour réfléchir. Ensuite, les femmes. Elles s’épuisent. Burn-out, dépression, addictions. En Bourgogne-Franche-Comté, le taux de suicide chez les femmes de 30-40 ans a augmenté de 22 % entre 2018 et 2022 (ARS, données internes). Personne ne fait le lien. Pourtant, les causes sont là. Et enfin, la société. Parce qu’une mère épuisée, c’est un enfant en souffrance, c’est un adulte instable, c’est un futur citoyen qui ne croit plus en rien. C’est un cycle qui coûte cher. Beaucoup plus cher que des aides dignes. --- ### Ce qu’on ne dit pas Il y a une vérité que personne ne veut entendre : le modèle de la mère au foyer, c’est un luxe. Un luxe que seules peuvent s’offrir celles qui ont un homme à côté d’elles. Pour les autres, c’est la galère. Point. Pas de demi-mesure. Pas de « c’est difficile mais c’est valorisant ». Non. C’est une course d’obstacles où, à chaque virage, il y a un nouveau mur. Et le pire ? On leur reproche leur situation. « Pourquoi elle n’a pas gardé son mec ? » « Pourquoi elle n’a pas fait plus d’études ? » « Pourquoi elle ne se débrouille pas mieux ? » Comme si c’était un choix. Comme si c’était facile. Emily, elle, elle a essayé. Elle a tout essayé. Et maintenant, elle attend. Elle attend que quelque chose change. Elle attend qu’on lui tende une vraie main, pas des miettes. Elle attend qu’on arrête de lui dire « c’est la vie » alors que c’est juste de l’injustice. Parce que le vrai scandale, ce n’est pas qu’elle soit mère seule. C’est qu’on la laisse crever sans rien faire. --- ### La solution ? Elle existe. On ne veut juste pas la payer. Il y a des pays où ça marche. La Suède, par exemple. Là-bas, 85 % des enfants de mères seules sont sortis de la pauvreté en 10 ans (OCDE, 2021). Comment ? Des crèches gratuites à 100 %. Un congé parental rémunéré à 80 % pour les deux parents. Des aides directes qui ne sont pas des aumônes, mais des droits. En France ? On en est loin. Très loin. Parce que ça coûterait cher. Parce que ça remettrait en cause des privilèges. Parce que ça obligerait à choisir : soit on aide celles qui en ont le plus besoin, soit on continue à faire semblant. Emily, elle, elle a déjà choisi. Elle continue. Parce qu’elle n’a pas le choix. Mais un jour, peut-être, la société devra le faire aussi.

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R Galaxie Rédaction

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