Le matin, à 7h30, le panier arrive. Pas besoin de se lever tôt, pas besoin de faire la queue devant les étals du marché. Juste un colis léger, avec des tomates encore tièdes, des œufs fermiers et du pain de campagne. À Montpellier, Mekla a résolu un problème : celui des gens pressés qui veulent manger bio sans se prendre la tête. Le problème, c’est que personne ne parle de ceux qui trinquent pour que ça marche.
La plateforme, lancée il y a deux ans par deux anciens de la tech montpelliéraine, mise sur le circuit court sans les embrouilles des AMAP. Pas de rendez-vous hebdomadaires, pas de gestion de groupe, pas de désistements de dernière minute. Juste une appli, un choix de producteurs labellisés bio, et hop : livraison à domicile. Le concept est simple, mais la réalité l’est moins.
Les consommateurs gagnent, les petits producteurs perdent du terrain
Mekla affiche 1 200 abonnés en deux ans (chiffre fourni par l’entreprise, non vérifié par un organisme indépendant). Un score correct pour une startup locale, surtout dans un secteur où la concurrence est féroce. Mais derrière les chiffres, il y a une question qui dérange : cette facilité-là a un coût pour ceux qui produisent.
Prenez Jean-Marc, éleveur de poulets bio dans l’Hérault. Il fournit Mekla depuis le début. « Avant, je vendais mes œufs et ma viande directement aux clients, en circuit ultra-court, explique-t-il. Maintenant, je passe par Mekla pour toucher plus de monde. Sauf que leur marge, c’est 30 à 40 % sur le prix de vente. Et moi, je dois baisser mes tarifs pour rester compétitif. » Le problème ? Mekla ne négocie pas avec les grandes surfaces. Elle négocie avec les petits. Et les petits, justement, n’ont pas les moyens de jouer les rebelles.
Un rapport de la Chambre d’Agriculture de l’Hérault (2023) souligne que 78 % des exploitations bio locales peinent à vivre de leur activité. Mekla, elle, mise sur un modèle où le producteur est un fournisseur parmi d’autres, pas un partenaire. « On est une plateforme, pas une coopérative », résume Thomas, un des fondateurs. Traduction : les règles du jeu sont celles du marché, pas celles de la solidarité.
Le piège de la praticité : quand le bio devient un produit comme les autres
Le vrai tour de force de Mekla ? Avoir compris que les Montpelliérains veulent du bio sans se sentir coupables. Pas besoin de justifier son panier, pas besoin de discuter avec le producteur, pas besoin de se lever tôt. Le bio devient un service, pas un engagement.
Pourtant, ce qui fait la force de Mekla, sa simplicité, est aussi sa faiblesse. En externalisant la relation client, la plateforme efface ce qui fait la valeur du bio local : le lien.
Prenez le cas de la ferme des Cévennes, qui a dû arrêter de fournir Mekla après six mois. « Leurs exigences logistiques étaient trop lourdes pour nous, raconte la gérante. Ils voulaient des livraisons quotidiennes, des formats standardisés, des prix cassés. Nous, on est une petite structure, on ne peut pas suivre. » Résultat : Mekla a remplacé la ferme par un grossiste du Gard, qui livre à perte pour garder le contrat.
Le bio à domicile, c’est bien. Le bio à domicile qui écrase les petits, c’est moins glorieux.
Et si Mekla était le symptôme d’un mal plus large ?
Le modèle de Mekla n’est pas une exception. À Bordeaux, La Ruche Qui Dit Oui ! a dû licencier 20 % de ses producteurs en 2022 pour des raisons similaires. À Lyon, Les Paniers de la Terre a vu ses prix s’effondrer sous la pression des plateformes de livraison. Le problème n’est pas Mekla. C’est le système.
Quand une plateforme comme Uber Eats peut se permettre de prendre 30 % sur un burger, pourquoi un producteur bio accepterait-il moins ? Parce qu’il n’a pas le choix.
La solution ? Certains misent sur les coopératives de consommateurs, où les clients et les producteurs votent ensemble pour fixer les prix. D’autres parient sur les marchés de proximité, même s’ils demandent plus d’efforts. Mekla, elle, mise sur l’illusion : le bio sans contraintes, sans culpabilité, sans savoir d’où ça vient vraiment.
La question qui fâche : et si on arrêtait de se voiler la face ?
Mekla a réussi là où d’autres ont échoué : rendre le bio accessible. Mais à quel prix ?
Le vrai débat, celui que personne ne veut avoir, c’est celui-ci : est-ce qu’on veut vraiment du bio comme on commande une pizza ?
Parce que Mekla, au fond, c’est l’histoire d’une ville qui a choisi la facilité. Et les producteurs, eux, paient la note.