La Matanie parie sur le naval sans certitude sur sa pérennité.

La MRC de La Matanie entre dans la course navale avec l’Alliance interrégionale de Naval Québec. Mais entre les contraintes logistiques et l’absence de main-d’œuvre qualifiée, l’aventure reste un pari risqué. Voici pourquoi certains y voient une opportunité, d’autres un coup d’épée dans l’eau.

Publié le 20 octobre 2026 à 12:04
La Matanie parie sur le naval sans certitude sur sa pérennité.

Le port de Matane, ce matin-là, ressemble à un décor de film industriel en panne. Les grues sont immobiles, les entrepôts fermés, et les quelques camions qui circulent transportent surtout du bois ou des conteneurs vides. Pourtant, depuis quelques semaines, on parle beaucoup de la Matanie. Pas pour ses forêts ou ses saumons, mais pour son ambition navale. La MRC vient de s’associer à l’Alliance interrégionale de Naval Québec, un regroupement qui veut faire de la région un acteur du secteur maritime. Sauf que personne ne sait vraiment comment ça va se concrétiser.

Un comité, des promesses, mais pas de chantiers

L’Alliance Naval Québec, c’est une dizaine de partenaires, municipalités, entreprises, centres de formation, qui veulent attirer des investissements dans la construction et la réparation navale. Objectif : profiter de la relance des subventions fédérales et provinciales pour le secteur. Problème : sur le terrain, rien ne bouge encore. Pas de contrats signés, pas de plans déposés, juste des réunions et des communiqués optimistes.

Prenez l’exemple de Marine Industries, le seul vrai acteur naval de la région, basé à Rimouski. L’entreprise, qui emploie près de 1 200 personnes (chiffre 2023, source : rapport annuel), survit en construisant des navires pour la pêche et le transport. Mais ses carnets de commandes sont loin d’être pleins. « On a besoin de plus de main-d’œuvre qualifiée, pas juste de discours », lance un cadre sous couvert d’anonymat. « Si Naval Québec veut vraiment quelque chose, il faudrait qu’ils arrivent avec des projets concrets, pas avec des lettres d’intention. »

La main-d’œuvre, ce point noir que personne n’aborde

Le vrai défi, c’est ça : la Matanie a du mal à attirer des soudeurs, des mécaniciens ou des ingénieurs navals. Pas par manque de volonté, mais par manque d’opportunités. Les jeunes qui veulent se former partent souvent étudier à Québec ou Montréal. Ceux qui restent se retrouvent souvent dans le bois ou la pêche, des secteurs moins exigeants en compétences techniques.

« On a un centre de formation à l’Institut maritime du Québec à Matane, mais les inscriptions sont en baisse depuis cinq ans », confirme une source proche du dossier. « Les entreprises disent qu’elles recrutent, mais en réalité, elles peinent à trouver des candidats prêts à s’engager sur le long terme. »

Et puis, il y a la question des salaires. Un soudeur qualifié gagne entre 25 $ et 35 $ de l’heure en Matanie. À Montréal ou à Halifax, il peut facilement dépasser 40 $. Résultat : les travailleurs partent, et les nouveaux ne viennent pas.

Les subventions, ce leurre qui fait croire Ă  un avenir

Le gouvernement du Québec a annoncé, en 2023, un plan de 1,5 milliard pour relancer l’industrie navale. Sauf que l’argent ne tombe pas tout seul. Pour en bénéficier, il faut avoir un projet précis, des partenaires industriels, et une chaîne d’approvisionnement solide. La Matanie a-t-elle tout ça ?

Pas vraiment. « Les subventions, c’est comme un bonbon : ça donne l’impression que tout est possible, mais si tu n’as pas la recette, tu finis par te brûler », résume un ancien cadre de l’industrie. « Regardez ce qui s’est passé avec les usines de pâtes et papiers : on a promis des millions, et aujourd’hui, il n’y a plus que des ruines. »

Le risque, c’est que Naval Québec finisse par attirer des investisseurs avec de belles promesses… pour se retrouver avec des chantiers vides et des promesses non tenues. « On a déjà vu ça, dans les années 2000, avec les projets de méthanisation. Tout le monde parlait d’emplois verts, et à la fin, il n’y a eu que des déceptions. »

Ce que les municipalités ne disent pas

Les maires de la Matanie jouent la carte de l’optimisme. « Notre région a un potentiel énorme dans le naval », répétait récemment le préfet de la MRC, lors d’une assemblée publique. Sauf que les chiffres racontent une autre histoire.

Entre 2010 et 2023, le nombre d’emplois dans le secteur manufacturier a baissé de 12 % en Matanie (source : Statistique Canada, tableau 14-10-032-01). La pêche, qui était le premier employeur, a perdu 30 % de ses emplois depuis 2015. Dans ce contexte, miser sur le naval, c’est un peu comme parier sur un cheval déjà à terre.

« Les élus parlent d’avenir, mais ils évitent soigneusement de dire que les emplois actuels sont déjà en danger », observe un syndicaliste de la région. « Si Marine Industries ferme une section, comme certains le craignent, où iront les 200 travailleurs ? À Rimouski ? À Montréal ? Non, ils iront ailleurs, ou ils partiront à la retraite. »

Le vrai enjeu : et si la Matanie se faisait avoir ?

L’Alliance Naval Québec a du mérite d’exister. Mais sans une stratégie claire, sans des partenariats solides avec des acteurs comme Irving Shipbuilding (qui construit des frégates à Halifax) ou des chantiers européens, tout ça ne mènera nulle part.

Le pire scénario ? Que la région attire quelques petites entreprises, avec des contrats précaires, en promettant des emplois qui n’arriveront jamais. Comme en 2016, quand le gouvernement a annoncé la création de 500 emplois dans une usine de composants aéronautiques… qui n’a jamais vu le jour.

Le meilleur scénario ? Que Naval Québec arrive avec un vrai projet, avec des investisseurs sérieux, et que la Matanie devienne enfin un acteur du naval. Mais pour l’instant, on n’en est pas là.

Ce qui est sûr, c’est que les habitants de la région regardent cette histoire avec méfiance. Ils ont entendu trop de fois qu’un nouveau secteur allait sauver leur économie. Et chaque fois, ils se sont fait avoir.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie
La Matanie parie sur le naval sans certitude sur sa pérennité. | R Galaxie