Le ministère marocain ignore ceux qui préfèrent rester seuls

Au Maroc, lire un livre ou siroter un thé sans en parler à personne peut attirer des regards. Pourtant, ce besoin de calme n’est pas une excentricité. C’est une résistance. Et elle se heurte à une société qui ne comprend pas encore l’art de la solitude.

Publié le 12 octobre 2026 à 10:00
Le ministère marocain ignore ceux qui préfèrent rester seuls

Le ministère marocain ignore ceux qui préfèrent rester seuls

Au Maroc, la solitude choisie est un luxe. Pas celui des villas avec piscine, non. Celui, bien plus rare, de ne pas avoir à rendre de comptes à une société qui confond être seul et être à l’écart. Prenez Fatima, 32 ans, graphiste à Rabat. Elle dessine. Pas pour les réseaux sociaux, pas pour impressionner, mais parce que ça lui parle. Un matin, elle poste une série de croquis sur Instagram. Des paysages urbains, des détails d’architecture. Rien de spectaculaire. Juste du travail. Sauf que les commentaires déferlent : « Tu devrais sortir plus, Fatima ! », « Le dessin, c’est bien, mais faut pas oublier la famille », « T’as quel problème, tu passes tes journées seule ? ». Personne ne lui demande si elle aime ça. Personne ne lui propose de partager ce moment. On lui reproche juste son choix. Comme si rester seul était une faute à expier.

Et puis il y a les théières. Au Maroc, boire un thé, c’est un rituel social. Une pause qui se transforme en réunion improvisée. « Tu prends un thé ? » devient « Assieds-toi, on va discuter ». Refuser, c’est risquer de blesser. Ou pire : passer pour quelqu’un qui fuit les liens. Pourtant, beaucoup boivent leur thé en silence, dans leur cuisine, leur bureau, leur jardin. Sans en parler à personne. Sans même en parler. Juste pour le plaisir du geste, de la chaleur de la tasse entre les mains. Mais ce plaisir-là, il est souvent mal vu. Comme si boire un thé sans en faire un événement était une insulte à l’hospitalité marocaine.

Le chiffre qui en dit long

Une étude de l’Université Mohammed V de Rabat (2022) révèle que 68 % des Marocains interrogés estiment que « rester seul plus de deux heures d’affilée est suspect ». Suspect, voire dangereux. Comme si la solitude était une maladie contagieuse. Les psychologues marocains, eux, sont moins catégoriques. « On confond solitude et isolement », explique Dr. Ahmed El Moutawakil, psychiatre à Marrakech. « La solitude choisie n’est pas un problème. Le problème, c’est quand on vous force à croire que c’est un problème. » Sauf que la pression sociale, elle, ne fait pas de nuances. Au Maroc, être seul, c’est souvent être différent. Et la différence, ça se paie. En regards, en questions, en sous-entendus.

Ce qui se passe quand on ose dire non

À Fès, Mohamed, 28 ans, a tenté l’expérience. Il a annoncé à sa famille qu’il allait passer une soirée seul, chez lui, avec un film et un livre. Résultat : trois appels en une heure. « T’es malade ? », « T’as qu’à venir chez nous », « Y’a rien à faire comme ça, tu vas t’ennuyer ». Le lendemain, sa mère lui a préparé un plateau-repas « pour qu’il ne mange pas n’importe quoi tout seul ». Comme si rester chez soi sans surveillance était une sentence.

Pourtant, Mohamed n’est pas un ermite. Il sort, il voit des amis, il participe à la vie sociale. Mais il a besoin, parfois, de ne pas participer. Juste de respirer. Sauf que dans une culture où l’individu est souvent défini par ses liens (famille, tribu, quartier), ce besoin-là est mal compris. On ne vous juge pas pour vos excès de sociabilité. On vous juge pour vos silences.

L’hypocrisie des espaces publics

Les cafés marocains sont des théâtres sociaux. Vous entrez, vous commandez un thé, et soudain, vous êtes invité à une partie de tarot, à une discussion politique, à une négociation de mariage. Refuser, c’est risquer de froisser. Sauf que les vraies places pour être seul au Maroc ? Elles n’existent pas. Les bibliothèques publiques sont rares, bruyantes, et souvent réservées aux étudiants. Les parcs sont des lieux de rassemblement familial. Les transports en commun ? Une expérience collective obligatoire. Même les plages, en haute saison, deviennent des arènes où l’on vous observe si vous osez lire sans écouter les discussions autour de vous.

Il y a bien les cybercafés, ces temples de l’isolement numérique où l’on peut surfer en paix. Sauf que là aussi, la solitude est suspecte. « Tu fais quoi, tu regardes des films pornos ? », « T’es en train de jouer à quoi, là ? ». Comme si le seul usage légitime d’un ordinateur était le travail ou les réseaux sociaux.

Pourquoi le Maroc a du mal avec la solitude

Le problème n’est pas la solitude elle-même. C’est ce qu’elle représente. Au Maroc, comme dans beaucoup de sociétés méditerranéennes ou arabes, l’identité individuelle est souvent subordonnée à l’identité collective. « Qui es-tu ? » la question se répond rarement par « Je suis moi ». Elle se répond par « Je suis le fils de… », « Je suis l’ami de… », « Je suis celui qui… ». La solitude choisie, c’est un peu comme si vous disiez : « Je ne suis pas défini par les autres. Je me définis moi-même. » Et ça, ça dérange.

Il y a aussi l’héritage religieux. Dans l’islam, la communauté (oumma) est centrale. Être seul trop longtemps, c’est presque se mettre en dehors du cadre. « Seul avec Dieu, c’est bien. Seul avec toi-même, c’est suspect », résume un imam de Tanger. La prière, le jeûne, la méditation : tout cela se pratique souvent en groupe ou en famille. La solitude spirituelle est encadrée. La solitude profane, elle, est souvent diabolisée.

Ce que ça change (ou pas) pour ceux qui tiennent bon

Alors, que font ceux qui résistent ? Ils inventent. Ils se créent des bulles. Certains louent des studios loin du bruit familial. D’autres passent leurs week-ends en montagne, là où les réseaux sociaux ne fonctionnent pas. Les plus audacieux organisent des « soirées solo », qu’ils annoncent comme on avoue un crime : « Désolé, je serai seul ce soir. » Comme une excuse.

Il y a aussi ceux qui ont abandonné. Qui ont appris à mentir. « Je vais chez untel », « Je sors avec des potes ». Des mensonges blancs pour éviter les regards. Parce que dire « Je reste chez moi, seul, parce que j’en ai besoin », c’est risquer de passer pour un怪人 (guai ren, « personne bizarre » en darija).

Le paradoxe marocain : une société qui adore les individualistes… mais pas les solitaires

Le Maroc est un pays de contradictions. D’un côté, on admire les entrepreneurs qui se lancent seuls, les artistes qui refusent les compromis, les intellectuels qui pensent par eux-mêmes. De l’autre, on stigmatise ceux qui osent vivre leur solitude sans la justifier. On célèbre l’individualisme quand il rapporte, mais on le diabolise quand il dérange.

Prenez les influenceurs marocains. Ceux qui postent des photos de leur vie « parfaite » : voyages, dinners, soirées. Personne ne leur demande « Mais t’es jamais seul ? ». Parce que leur solitude, elle est stratégique. Elle sert une image. Elle se monnaye. Elle ne choque pas. Elle ne questionne pas.

Pourtant, la vraie solitude, celle qui ne sert à rien, qui n’a pas d’objectif, qui n’est pas un outil, reste un tabou. Comme si le Maroc avait peur de ce que ses citoyens pourraient devenir s’ils osaient, ne serait-ce qu’une fois, ne pas être avec les autres.

La dernière question qui tue

Alors, jusqu’à quand ? Jusqu’à quand la solitude restera-t-elle un aveu de faiblesse au Maroc ? Jusqu’à quand faudra-t-il mentir pour avoir le droit d’exister sans explication ?

La réponse, peut-être, est dans les cafés. Pas ceux où l’on vous force à discuter, mais ceux, rares, où l’on vous laisse tranquille. Ceux où le serveur vous apporte un thé sans vous demander « Tu attends qui ? ». Ceux où, enfin, vous pouvez être seul sans que personne ne vous juge.

Sauf qu’au Maroc, ces cafés n’existent pas encore. Et ceux qui les inventeront seront probablement ceux qu’on accusera, demain, d’être trop seuls.

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R Galaxie Rédaction

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