Pourquoi voter quand on a tout perdu ?
Ce n’est pas la première fois que les jeunes Marocains font la grève électorale. En 2016, l’abstention avait frôlé les 50 % dans cette tranche d’âge. Mais là, c’est différent. Cette fois, le rejet n’est plus une protestation ponctuelle. C’est un désengagement systémique. « On nous prend pour des cons depuis trop longtemps », lance Yasmine, 24 ans, étudiante en droit à Casablanca. Elle explique : « Le PPDC promet de créer 500 000 emplois par an. Le RNI parle de doubler les salaires. Mais qui, parmi eux, a déjà embauché ? Qui a déjà augmenté un salaire ? » La réponse est simple : personne. Pas même les petits partis locaux, ceux qui surfent sur la colère des quartiers populaires.
Le problème, c’est que les jeunes ne croient plus aux solutions miracles. Ils ont vu leurs parents galérer avec des CDI précaires, des salaires de misère, et des logements indécents. « Nous, on sait très bien que les législatives ne changeront rien », résume Karim, 28 ans, chômeur depuis trois ans. « Les mêmes partis reviennent toujours. Les mêmes promesses. Les mêmes déceptions. » Et puis, il y a la question de la corruption. « À quoi bon voter quand les députés se font élire pour piller les caisses de l’État ? » La question n’est pas rhétorique. Elle est posée, crue, sans filtre. Une enquête de Transparency International en 2024 classait le Maroc au 89e rang sur 180 pour son indice de perception de la corruption. Un score qui ne rassure pas.
Mais alors, que veulent ces jeunes ?
Ils ne veulent pas grand-chose, en réalité. Juste qu’on les écoute. Qu’on arrête de leur parler en termes de « potentiel » et de « jeunesse dynamique ». « On n’est pas des ressources humaines, on est des citoyens », martèle Leïla, 22 ans, militante associative. Le problème, c’est que les partis politiques ne les voient pas comme des électeurs, mais comme des électeurs potentiels. Des voix à mobiliser quand il le faut, pas des interlocuteurs à prendre au sérieux.
Et puis, il y a la question de l’avenir. « À quoi bon voter pour un pays qui ne nous donne aucune perspective ? » La question est lancinante. Le Maroc a un taux de chômage des jeunes à plus de 30 % (source : HCP, 2025). Les départs vers l’Europe ou les pays du Golfe se multiplient. « Pourquoi rester et voter pour des gens qui ne nous offrent rien ? » La réponse est là, dans les chiffres, dans les regards, dans le silence des urnes.
Les partis jouent-ils encore leur rôle ?
Officiellement, tout le monde s’indigne. « L’abstention est une menace pour la démocratie ! » « Les jeunes doivent se mobiliser ! » Les discours sont lissés, les promesses renouvelées. Mais sur le terrain, rien ne bouge. Prenez le cas du Parti Authenticité et Modernité (PAM), qui mise sur les jeunes avec des slogans du type « Le changement, c’est maintenant ». Résultat ? Une base militante vieillissante, des cadres qui fuient vers le privé, et une jeunesse qui ne se reconnaît pas dans leur discours. « Ils parlent de modernité, mais leurs candidats sont tous des vieux beys reconvertis », ricane un militant anonyme.
Même chose pour le Parti de la Justice et du Développement (PJD), pourtant présenté comme le parti des classes moyennes. « Le PJD, c’est devenu le parti des retraités et des commerçants », lance un étudiant de Fès. « Ils nous parlent de religion et de famille, pas de boulot ni d’avenir. » Et puis, il y a le Rassemblement National des Indépendants (RNI), qui surfait sur l’anti-establishment il y a encore cinq ans. Aujourd’hui ? « Ils sont devenus aussi lisses que les autres », soupire une militante déçue.
Le vrai problème, c’est qu’aucun parti ne propose de réponse concrète.
Les programmes électoraux sont des catalogues de mesures floues : « relancer l’industrie », « former les jeunes », « lutter contre la corruption ». Personne ne dit comment. Personne ne donne de calendrier. « C’est comme si on nous vendait du rêve sans nous dire où est la sortie », résume un ingénieur de 30 ans. Et puis, il y a la question de la représentation. « Dans les listes électorales, on nous met toujours en bas. Comme si on était des figurants », explique une candidate indépendante. Résultat : les jeunes ne se sentent pas concernés. Ils ne voient pas en quoi leur vote pourrait changer quoi que ce soit.
Le Maroc peut-il encore se permettre ce luxe ?
L’abstention des jeunes, c’est le symptôme d’un pays qui ne tourne plus rond. Un pays où les inégalités creusent les écarts, où les promesses se heurtent aux réalités, où la jeunesse n’a plus rien à perdre. « Si on ne fait rien maintenant, dans 10 ans, il sera trop tard », avertit un économiste de Rabat. « Le Maroc a besoin de ses jeunes. Pas de leurs votes. De leur énergie, de leur créativité, de leur travail. »
Mais pour ça, il faudrait que les partis écoutent. Qu’ils arrêtent de parler pour les jeunes et qu’ils commencent à parler avec eux. Qu’ils proposent des solutions, pas des slogans. Qu’ils assument leurs échecs, pas leurs mensonges. « On n’est pas des enfants à qui on fait croire au Père Noël », lance un groupe de jeunes sur les réseaux. « On veut des actes, pas des discours. »
Le vrai danger, ce n’est pas l’abstention en soi. C’est ce qu’elle révèle.
Un pays où la moitié des électeurs potentiels ne se déplacent plus aux urnes, c’est un pays qui a perdu sa légitimité. Pas seulement politique. Économique, sociale, culturelle. Le Maroc joue avec le feu. Et les jeunes, eux, ont déjà décidé de ne plus jouer.
Et après ?
Mercredi, les urnes seront silencieuses. Pas de foules, pas d’attente, pas d’espoir. Juste le bruit des machines à voter qui tournent à moitié vides. Après ça, deux scénarios possibles : soit les partis finissent par comprendre que le jeu est fini. Soit ils continuent à ignorer le message, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Une chose est sûre : la jeunesse marocaine ne votera plus par habitude. Elle votera par nécessité. Et cette nécessité, pour l’instant, ne se trouve ni dans les bureaux de vote ni dans les promesses des partis.
Elle est ailleurs. Dans les départs, dans les réseaux sociaux, dans les cafés où l’on parle d’exil plutôt que de révolution.
Et ça, personne ne semble vouloir l’entendre.