Pourquoi le Maroc achète-t-il son pétrole aux États-Unis ?
Pas par hasard. Les États-Unis ont inondé le marché mondial depuis 2020, grâce à leur révolution du shale oil. Résultat : le prix du baril a chuté, et Rabat a sauté sur l’occasion. En 2025, les importations américaines représentaient déjà 20 % du total marocain. Cette année, elles frôlent les 30 %. Le gouvernement justifie ce virage par la stabilité des approvisionnements et les contrats à long terme signés avec ExxonMobil et Chevron. Sauf que la stabilité, c’est une illusion. Les prix du pétrole fluctuent. Et quand ils montent, comme en 2022 avec la guerre en Ukraine, le Maroc se retrouve coincé entre deux feux : payer plus cher aux États-Unis ou se tourner vers des fournisseurs moins fiables, comme la Libye ou le Nigeria, où les livraisons sont souvent perturbées par des crises politiques.
Mais le vrai problème, c’est que cette dépendance cache une stratégie plus large : le Maroc mise sur les États-Unis pour diversifier, mais en réalité, il remplace une dépendance par une autre. Avant, c’était l’Europe et l’Arabie saoudite. Maintenant, c’est Washington. Et quand les relations géopolitiques se tendent, comme avec la normalisation des liens israélo-marocains, qui agace certains pays arabes, Rabat se retrouve dans une position délicate. Les États-Unis ne sont pas des alliés inconditionnels. Ils ont leurs propres intérêts.
Et puis, il y a le coût réel.
Les chiffres officiels parlent de 271 000 barils par jour. Mais ce que les rapports ne disent pas, c’est que le Maroc importe aussi des produits raffinés, essence, diesel, GPL, en quantités massives. Or, ces produits sont souvent plus chers que ce que le pays pourrait produire lui-même. Le complexe pétrochimique de Mohammedia, par exemple, tourne à 30 % de sa capacité faute de débouchés locaux. Pourtant, le Maroc continue d’importer du diesel américain à 1 200 dollars la tonne, alors qu’il pourrait en raffiner une partie sur place. Pourquoi ? Parce que les subventions aux énergies fossiles au Maroc pèsent plus de 3 % du PIB, selon la Banque mondiale. Et ces subventions, c’est l’État qui les paie. À la fin, c’est le contribuable qui trinque.
Les États-Unis jouent-ils un rôle dans ce basculement ?
Oui. Et ils ne le font pas par charité. Depuis 2022, Washington a doublé ses exportations de pétrole vers l’Afrique du Nord, en ciblant particulièrement le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Pourquoi ? Parce que ces pays sont des relais stratégiques dans une région instable. Le Maroc, avec ses ports et ses accords militaires, est un partenaire clé pour les États-Unis en Méditerranée. En échange de contrats pétroliers avantageux, Rabat obtient des livraisons prioritaires, des technologies de pointe et, accessoirement, un peu de stabilité géopolitique.
Mais attention : ce n’est pas une relation désintéressée. Les États-Unis vendent leur pétrole cher, et ils imposent des clauses, comme l’obligation pour le Maroc d’acheter des équipements américains pour ses raffineries. Résultat : le Maroc dépend à la fois du pétrole américain et des technologies américaines pour le traiter. Une double dépendance.
Et l’Europe dans tout ça ?
Elle regarde ailleurs. L’UE, qui a pourtant des accords énergétiques avec le Maroc, ne bronche pas. Pourquoi ? Parce que Bruxelles préfère importer du gaz algérien, un fournisseur moins fiable, mais géopolitiquement moins gênant. L’Europe a peur des tensions avec Rabat si elle pousse trop sur le pétrole américain. Alors elle ferme les yeux. Pendant ce temps, le Maroc paie le prix fort.
Le vrai problème : personne ne parle des alternatives
Le Maroc a du gaz. Beaucoup. Le champ de Tangier Med, exploité par BP et Kosmos Energy, produit plus de 3 milliards de mètres cubes par an. Assez pour couvrir 40 % des besoins nationaux. Pourtant, une infime partie de ce gaz est réinjectée dans le réseau pour éviter les gaspillages. Le reste ? Exporté. Vers l’Europe, à prix d’or.
Pourquoi le Maroc ne se lance-t-il pas dans le GNL (gaz naturel liquéfié) ? Parce que les infrastructures manquent. Parce que les investissements nécessaires effraient. Parce que les lobbies pétroliers, locaux et internationaux, préfèrent garder le pays dans une dépendance qui leur rapporte.
Et puis, il y a l’argument écologiste. Le Maroc se présente comme un champion des énergies renouvelables, avec des parcs solaires géants dans le désert. Sauf que ces parcs ne couvrent que 3 % de la consommation électrique. Le reste ? Du charbon, du fuel, et du gaz importé. Une hypocrisie qui passe inaperçue.
Ce que ça signifie pour l’avenir
Si le Maroc continue sur cette voie, il va droit dans le mur. D’ici 2030, ses importations de pétrole pourraient atteindre 300 000 barils par jour. À ce rythme, la facture énergétique dépassera 10 milliards de dollars par an. Sans compter les risques géopolitiques : une crise au Moyen-Orient, une rupture des livraisons américaines, et c’est la panne sèche.
Pourtant, personne ne semble pressé de changer la donne. Ni le gouvernement, trop occupé à gérer la crise sociale. Ni les entreprises, qui préfèrent les contrats courts et les marges immédiates. Ni les États-Unis, qui ont besoin d’un partenaire stable en Méditerranée.
Le Maroc joue avec le feu. Et le pire, c’est qu’il le fait les yeux grands ouverts.
La vraie question n’est pas pourquoi le Maroc achète-t-il autant de pétrole américain. Mais pourquoi personne ne lui demande des comptes ?