Pourquoi ce taux ne suffit pas à sauver l’agriculture marocaine
Le Maroc a l’habitude des cycles. Une année pluvieuse, et tout le monde se met à parler de renaissance agricole. Deux saisons sèches, et on oublie que le problème n’est pas le climat, mais la gestion. 66,69 %, c’est bien. Mais c’est aussi un leurre si on ne regarde pas comment cette eau est utilisée. Prenez la région de Doukkala, où 80 % des terres irriguées dépendent des barrages. En 2023, malgré des réserves correctes, les rendements en blé ont chuté de 15 % à cause d’un gaspillage massif : fuites dans les canaux, irrigation au goutte-à-goutte mal entretenue, et surtout, une priorité donnée aux cultures d’export (tomates, fraises) plutôt qu’à l’autosuffisance alimentaire. Résultat ? Le Maroc importe encore 40 % de son blé, et personne ne semble pressé de corriger la donne.
Et puis, il y a Al Hoceïma. Cette ville du nord, souvent en première ligne des conflits autour de l’eau, a vu ses réserves locales s’effondrer en 2025 malgré le remplissage des barrages. Pourquoi ? Parce que l’eau est pompée massivement pour l’agriculture intensive des alentours, au mépris des besoins urbains. Un scénario qui se répète dans d’autres régions. L’eau est là, mais elle n’est pas là où il faut.
Les agriculteurs savent qu’ils ont une chance, et ils la saisissent
Chez les paysans, on respire. **Mohammed, un agriculteur de la région de Souss-Massa, résume la situation sans détour : « Cette année, on va semer du blé là où on n’osait même plus y penser. Mais attention, si on se rate, c’est nous qui trinquerons. » Les petits producteurs, ceux qui n’ont pas accès aux subventions ou aux contrats d’export, misent sur cette réserve pour relancer des cultures vivrières : orge, maïs, même un peu de millet. Problème : les coopératives agricoles, elles, continuent de parier sur les cultures à haute valeur ajoutée, celles qui rapportent vite et qui se vendent à l’étranger. Tomates cerises vers l’Europe, amandes vers la Chine. L’eau, elle, est un bien commun. Mais les décisions, elles, sont privées.
Côté État, on parle de « plan de résilience hydrique ». Traduction : plus de contrôles, plus de sanctions pour les agriculteurs qui surexploitent les nappes. Le ministère de l’Agriculture mise sur la « flexibilité » des usages. Autrement dit, on attendra de voir comment l’eau va être utilisée avant d’intervenir. Une approche qui a déjà échoué en 2019, quand les barrages étaient à 50 %, et que les cultures d’export avaient déjà tout bu.
Ce que les chiffres cachent : l’eau n’est pas une solution, c’est un leurre
66,69 %, c’est le taux de remplissage. Mais personne ne vous dira que les nappes phréatiques, elles, sont à 30 %. Personne ne vous expliquera non plus que 40 % de l’eau pompée au Maroc est perdue en route, entre les fuites et les réseaux vétustes. L’eau des barrages, c’est comme un compte en banque bien garni, sauf que vous ne pouvez pas tout dépenser d’un coup sans vous retrouver à sec en six mois.
Prenez l’Almanar, ce barrage géant du Moyen Atlas, qui stocke 1,3 milliard de m³. En théorie, assez pour irriguer 200 000 hectares. En pratique ? Seulement 120 000 hectares sont effectivement arrosés, parce que les infrastructures pour distribuer l’eau manquent. Le reste ? De l’eau qui attend dans des citernes rouillées, pendant que les agriculteurs creusent des puits clandestins pour survivre.
Et puis, il y a la dette. Le Maroc doit 30 milliards de dirhams à des banques internationales pour des projets d’irrigation qui n’ont jamais abouti. Des milliards engloutis dans du béton et des promesses. Pendant ce temps, les petits agriculteurs, eux, n’ont même pas accès au crédit pour moderniser leurs systèmes. L’eau revient, mais la justice, elle, reste en panne.
La vraie question n’est pas « Y a-t-il assez d’eau ? », mais « Qui décide de son usage ? »
66,69 %, c’est un chiffre. Mais derrière, il y a des lobbies agricoles, des contrats d’export, des subventions qui favorisent les gros propriétaires terriens, et une administration qui tergiverse. L’eau, au Maroc, n’est pas un problème technique. C’est un problème politique.
Prenez le cas des oliviers. En 2025, le Maroc a exporté 1,2 milliard de dirhams d’huile d’olive, en grande partie grâce à des plantations irriguées en pleine sécheresse. Pourquoi ? Parce que l’olivier est une culture noble, subventionnée, et que personne ne pose de questions. Pendant ce temps, les cultures de base, blé, légumineuses, sont laissées pour compte, faute de moyens.
Le vrai risque, ce n’est pas la sécheresse. C’est la répétition des mêmes erreurs. En 2013, les barrages étaient aussi pleins. Résultat ? Deux ans plus tard, on était de retour à 20 % de remplissage, et les prix du blé avaient explosé. Aujourd’hui, on refait les mêmes choix.
Ce que cette campagne pourrait (enfin) changer, ou pas
Si les agriculteurs marocains veulent profiter de cette parenthèse hydrique, ils ont trois mois pour agir. Trois mois pour rénover les canaux, trois mois pour arrêter de gaspiller, trois mois pour arrêter de privilégier l’export sur l’autosuffisance.
Mais personne ne les y force.
Le gouvernement parle de « diversification des cultures ». Traduction : on va essayer de planter un peu plus de légumineuses, pour faire joli. Sauf que les subventions, elles, restent pour les cultures d’export.
Les ONG, elles, alertent sur la spéculation foncière. Avec l’eau qui revient, les terres agricoles deviennent des terrains constructibles. À Marrakech, 30 % des terres irriguées ont déjà été vendues à des promoteurs immobiliers.
Alors oui, les barrages sont pleins. Mais l’eau, au Maroc, ne se boit pas. Elle se négocie.
Et cette fois, personne ne veut admettre que le vrai problème, ce n’est pas le manque d’eau. C’est le manque de volonté.