Un état végétatif, mais pas un état de grâce pour la justice
Marc P. ne dort pas. Il ne mange pas seul. Il ne parle pas. Il ne sent pas la douleur. Il ne sait même pas qu’il est en vie. Pourtant, le tribunal de Bruxelles va lui intimer de se présenter. Pourquoi ? Parce que la loi dit qu’un accusé doit comparaître. Même s’il ne comprend rien. Même s’il ne peut rien faire d’autre que respirer, assisté par des machines. Même si, techniquement, il n’est plus un homme, mais une coquille vide.
En 2004, Grégory Lenoci, 22 ans, était tabassé à mort dans un parc de Forest. Marc P., alors âgé de 20 ans, était condamné pour ce meurtre en 2006. Mais en 2007, il basculait dans un état végétatif après une tentative de suicide. Depuis, il est entre la vie et la mort, branché à des appareils, dépendant de soins constants. Le tribunal a estimé qu’il fallait « vérifier » son état avant de clore définitivement son dossier. Une vérification qui coûte cher, inutile, et qui ne changera rien.
Le chiffre qui résume l’absurdité : selon les données du SPF Justice, une audience pour « vérification d’état » comme celle-ci coûte en moyenne 12 000 euros aux contribuables. Pour quoi ? Pour s’assurer que Marc P. est bien végétatif. Comme si on pouvait en douter. Comme si, après 20 ans d’hospitalisation, de rapports médicaux et d’expertises, il restait un doute.
La justice belge joue avec les mots, pas avec les faits
Le vrai problème, ce n’est pas Marc P. C’est le système. Parce que la justice belge, comme beaucoup d’autres, refuse d’admettre qu’il y a des cas où elle ne peut rien faire. Où elle ne doit rien faire. Où elle ne devrait même pas exister.
En 2019, la Cour de cassation avait déjà estimé que Marc P. ne pouvait pas être jugé pour son crime, car il était dans l’impossibilité totale de comprendre la procédure. Pourtant, le tribunal de Bruxelles a maintenu la citation. Pourquoi ? Parce que la loi dit qu’un accusé doit comparaître. Point. Même si c’est une mascarade.
Ce que personne ne dit : cette audience n’a aucun sens. Ni pénal, ni médical, ni humain. C’est une formalité. Une dernière tentative de faire semblant que la justice fonctionne, même quand elle est face à un cadavre ambulant.
Grégory Lenoci, lui, n’est plus là pour en parler
Grégory Lenoci avait 22 ans quand il est mort. Il laissait derrière lui une famille, des amis, des rêves. Aujourd’hui, sa mère, Marie-Christine Lenoci, a 68 ans. Elle a passé sa vie à se battre pour que justice soit faite. Mais justice ? Qu’est-ce que ça veut dire, au juste ?
En 2006, Marc P. avait été condamné à 30 ans de prison. Une peine symbolique, vu l’état dans lequel il se trouvait déjà. Mais une peine quand même. Sauf que 30 ans de prison, pour un homme végétatif, c’est une peine sans exécution. Sans exécution possible. Sans conséquence.
Le vrai crime, c’est l’oubli.
Grégory Lenoci est mort. Marc P. est vivant, mais pas vraiment. La justice belge, elle, continue de tourner en rond. Parce qu’elle ne sait pas quoi faire d’un homme qui n’est plus un homme. Parce qu’elle refuse d’admettre que certaines histoires n’ont pas de fin. Juste un point final.
Et si on arrêtait de faire semblant ?
Cette audience de jeudi, vous savez ce qu’elle changera ? Rien. Absolument rien. Sauf peut-être le moral des magistrats, qui pourront dire : « On a vérifié. Il est bien végétatif. On peut passer à autre chose. »
Mais à quoi bon ?
Marc P. ne sortira jamais de son lit. Il ne répondra jamais aux questions. Il ne sera jamais coupable, parce qu’il ne sera jamais conscient. Et Grégory Lenoci ne reviendra pas.
Alors à quoi bon continuer ?
La vraie question, c’est celle-ci : quand la justice devient-elle une machine à gaspiller l’argent public au lieu de servir la vérité ? Quand les audiences deviennent-elles des spectacles pour avocats, au lieu de moments où l’on cherche à comprendre ?
Ce jeudi, Marc P. sera là. Ou pas. Peu importe. Parce que lui, il ne s’en souviendra pas. Et vous, vous ne l’oublierez pas non plus.
Mais la justice, elle, continuera. Toujours.
La dernière ironie : un tribunal qui juge un fantôme
Il y a une scène qui résume tout. Celle où un greffier, un juge, peut-être même un avocat, vont s’adresser à Marc P. pour lui lire des articles de loi. Lui expliquer qu’il doit comparaître. Lui demander s’il a quelque chose à dire.
Marc P. ne répondra pas. Il ne peut pas. Il ne sait pas.
Mais le tribunal, lui, répondra. Avec des mots. Avec des papiers. Avec des frais.
Et c’est ça, le vrai scandale.
Pas celui d’un homme dans le coma. Celui d’un système qui préfère dépenser des milliers d’euros pour faire semblant d’agir, plutôt que d’admettre qu’il a échoué.
La justice belge ne condamne pas Marc P. Elle le condamne à rester dans ce limbe, entre la vie et la mort, entre le crime et l’innocence, entre l’homme et le fantôme.
Et personne ne bronche.
Ce jeudi, quand l’audience se terminera, Marc P. sera toujours là. Toujours végétatif. Toujours inoffensif. Toujours inutile pour la justice.
Mais le tribunal, lui, aura gagné. Parce qu’il aura pu dire : « On a fait notre travail. »
Même si ce travail n’avait aucun sens.
Même si personne ne s’en souviendra.
Et surtout, surtout, même si Grégory Lenoci n’est plus là pour le voir.