Le 12 mars 2024, à Saint-Étienne, une femme de 52 ans reçoit enfin son rendez-vous pour une mammographie. Elle l’attendait depuis novembre. Six mois. Pas une semaine de plus, pas une de moins. Juste le temps que les centres de dépistage organisés de la Loire et de la Haute-Loire digèrent leur propre succès, ou leur échec, selon comment on regarde les chiffres. Car cette patiente-là, elle, elle a eu de la chance. D’autres, dans le département, attendent encore. Certaines abandonnent. D’autres ne savent même pas qu’elles devraient être là, aujourd’hui, à tourner en rond entre deux prises de sang et trois consultations chez le généraliste, parce que personne ne leur a jamais parlé du dépistage organisé. Et pourtant, on nous vend ça comme un modèle.
Un dépistage qui marche… mais pas assez
Les chiffres, d’abord. Plus d’une femme sur deux participe au dépistage organisé dans la Loire, selon les dernières données de la Ligue contre le Cancer. C’est mieux que la moyenne nationale, où seulement 54 % des femmes éligibles se présentent tous les deux ans. Mais ça reste un demi-succès. Parce que derrière ce taux honorable se cachent des réalités bien moins reluisantes : des femmes qui se présentent trop tard, des centres saturés, et des délais qui s’allongent. À l’hôpital Nord de Saint-Étienne, par exemple, les listes d’attente pour une mammographie sur prescription médicale, hors dépistage organisé, dépassent parfois quatre mois. Pourquoi ? Parce que les radiologues sont en sous-effectif, parce que les machines tombent en panne, parce que les remplaçants, eux, ils sont introuvables. Et parce que personne ne veut assumer.
Prenez le cas du centre de dépistage de Montbrison, en Haute-Loire. En 2023, 350 femmes ont été orientées vers des examens complémentaires après une anomalie détectée. 350. Soit près de 10 % des femmes dépistées dans le secteur. Pourtant, le centre n’a pas les moyens d’embaucher un radiologue supplémentaire. Alors on étire. On étire les plannings, on étire les délais, on étire les nerfs des patientes. Résultat : certaines attendent deux mois pour un bilan après une première mammographie anormale. Deux mois. Dans l’intervalle, l’angoisse fait son travail. Les femmes annulent leurs rendez-vous. Ou pire, elles se tournent vers des solutions privées, si elles en ont les moyens.
Le dépistage organisé, ce leurre ?
Le dépistage organisé, c’est censé être simple. Une lettre tous les deux ans, un rendez-vous dans un centre agréé, un examen en 15 minutes. En théorie. En pratique, ça ressemble souvent à une course d’obstacles. Prenez le centre de Roanne. En 2023, 1 200 femmes ont été invitées à se présenter. Seulement 600 l’ont fait. Pourquoi ? Parce que certaines n’ont pas reçu leur lettre à temps. Parce que d’autres ont peur. Parce que les créneaux sont saturés, et que quand vous appelez pour prendre rendez-vous, on vous dit : « Revenez dans trois semaines, peut-être qu’il y aura de la place. » Trois semaines. Dans un département où le taux de participation est déjà en baisse chez les 50-69 ans, la tranche d’âge cible.
Et puis il y a les zones blanches. Dans les communes rurales de la Haute-Loire, comme Yssingeaux ou Le Puy-en-Velay, les centres de dépistage sont rares. Les femmes doivent parfois parcourir 50 kilomètres pour un examen. 50 kilomètres. Avec des transports en commun qui ne passent pas tous les jours. Alors on repousse. On attend. On oublie.
Ce que les chiffres ne disent pas
Le 23 février 2024, la Ligue contre le Cancer publiait un rapport sur les inégalités d’accès au dépistage en Auvergne-Rhône-Alpes. Un passage, en particulier, sautait aux yeux : « Les délais moyens pour une mammographie sur prescription dans les zones peu denses dépassent de 30 % ceux observés en milieu urbain. » Traduction : si vous habitez dans un coin paumé de la Loire, vous avez moins de chances d’être prise à temps. Moins de chances. Parce que les radiologues, eux, ils sont tous à Saint-Étienne ou Lyon. Parce que les machines, elles, sont concentrées dans les grands hôpitaux. Parce que les politiques de santé publique, elles, elles visent d’abord les grandes villes, où les femmes, elles, elles ont déjà moins de temps à perdre.
Et puis il y a le silence. Personne ne veut parler des délais. Ni l’ARS Auvergne-Rhône-Alpes, ni les hôpitaux, ni même la Ligue contre le Cancer. On vous sort des graphiques, des pourcentages, des « le dépistage reste un succès ». Mais on ne vous dit pas que derrière ces chiffres, il y a des femmes qui attendent. Qui s’inquiètent. Qui, parfois, meurent parce qu’on a mis trop de temps à les prendre au sérieux.
La vraie question n’est pas « Pourquoi si peu de femmes se dépistent ? »
C’est « Pourquoi celles qui le font doivent-elles parfois se battre pour y avoir droit ? »
En 2023, une étude de l’Institut de Recherche en Santé Publique (IReSP) révélait que 12 % des cancers du sein en France étaient diagnostiqués à un stade trop avancé pour être soignés efficacement. 12 %. Dans la Loire et la Haute-Loire, ce taux est légèrement supérieur à la moyenne nationale. Pas de quoi faire la une des journaux. Juste assez pour que les femmes concernées, elles, elles se taisent. Parce que parler, ça fait peur. Ça fait mal. Ça rappelle que le système, parfois, il lâche.
Alors on attend. On attend son tour. On attend les résultats. On attend que quelqu’un, enfin, nous prenne au sérieux. Et pendant ce temps-là, les chiffres continuent de monter. Les délais aussi. Les vies, elles, elles ne repartent pas.