En 2022, 150 000 Français sont morts d’un infarctus ou d’un AVC. Un sur cinq avant 65 ans. Ces chiffres, l’Assurance maladie les publie chaque année, comme un rappel. Pourtant, personne ne bronche vraiment. Pas même quand le gouvernement annonce, en ce début d’automne, sa nouvelle stratégie pour « inverser la tendance » d’ici 2030. Sauf que les outils sont les mêmes. Et les résultats, non plus.
Le plan s’appuie sur trois piliers : dépister plus tôt, soigner mieux, et « modifier les comportements ». Traduction : plus de campagnes de prévention, des médecins formés à repérer les risques précoces, et des incitations pour bouger, manger moins gras, arrêter la clope. Bref, on refait ce qu’on a toujours fait. Sauf que cette fois, on le fait avec des mots plus jolis. Et un budget un peu plus gros.
Le vrai problème, c’est que la France a déjà essayé. En 2014, le Plan National Nutrition Santé (PNNS) visait une réduction de 20 % des maladies cardiovasculaires d’ici 2025. Résultat ? Zéro. Les décès ont même légèrement augmenté chez les moins de 65 ans. Pourquoi ? Parce que les Français ne mangent pas moins salé, ne fument pas moins, et ne courent pas plus. Les campagnes, ça marche sur le papier. Dans la vraie vie, ça change rarement quoi que ce soit.
Prenez l’exemple de la ville de Strasbourg. En 2018, la mairie a lancé un programme « Zéro tabac » dans les écoles, avec distribution de patchs et séances de sport obligatoire. Bilan après cinq ans ? Les ados fument moins… mais les parents, eux, continuent à griller comme des cheminées. Et les maladies du cœur, chez les jeunes adultes, stagnent. Parce que la prévention, ça ne marche pas si on ne touche pas aux causes profondes.
La vraie raison pour laquelle la France va encore rater ses objectifs ? L’industrie. Les lobbies du sucre, de la malbouffe, et même ceux du tabac ont toujours su contourner les régulations. En 2021, une étude de la Direction générale de la santé (DGS) a montré que 70 % des Français consomment trop de sel, souvent sans le savoir. Pourquoi ? Parce que les fabricants de plats préparés et de charcuterie industriels paient des experts pour minimiser les risques. Et les politiques, eux, ferment les yeux.
Le gouvernement parle de « responsabiliser les citoyens ». Mais quand on voit comment les supermarchés regorgent de paquets de chips et de sodas à moins de 1 euro, ou comment les fast-foods pullulent dans les zones pavillonnaires, on se demande bien qui est responsable de quoi. La prévention, c’est bien. Mais sans régulation forte, ça ne sert à rien.
Et puis il y a le temps. Les maladies cardiovasculaires tuent plus vite qu’un cancer. Un infarctus foudroyant, ça ne donne pas le temps de repasser par le médecin. Or, la stratégie 2030 mise encore sur le dépistage tardif. Comme si on attendait que les gens fassent un malaise pour réagir. À l’hôpital de Lille, les urgences cardiologiques sont saturées. Les médecins alertent depuis des années : les lits manquent, les délais pour les coronarographies s’allongent. Mais dans le plan gouvernemental, il n’est pas question d’investir massivement dans les hôpitaux.
Alors, concrètement, qu’est-ce qui va changer ? Pas grand-chose, si on en croit les premières lignes du document officiel. Les mesures phares ? Des « ateliers santé » dans les mairies, et des partenariats avec des applis de suivi d’activité physique. Comme si un compteur de pas allait faire baisser la tension artérielle.
Le vrai enjeu, c’est politique. La France dépense 3 % de son PIB en prévention santé. L’Allemagne, elle, en met 5 %. Les pays nordiques, 6 %. Nous, on fait les malins avec nos discours, mais on ne met pas les moyens. Et quand bien même : qui va obliger les Français à manger moins de saucisson, à marcher 10 000 pas par jour, ou à arrêter l’alcool ? La réponse, c’est personne.
Alors à quoi sert ce plan ? À donner l’illusion d’agir. À faire croire que le gouvernement fait quelque chose, alors qu’en réalité, il reproduit les mêmes erreurs. Et pendant ce temps, les hôpitaux sont saturés, les lobbies gagnent du terrain, et les Français continuent à mourir par milliers.
La seule chose qui pourrait vraiment changer la donne ? Une loi qui interdirait la publicité pour les produits ultra-transformés, qui taxerait sérieusement le sucre et l’alcool, et qui obligerait les entreprises à afficher clairement les risques cardiovasculaires de leurs produits. Mais ça, bien sûr, ce n’est pas dans le plan. Parce que ça froisserait trop de monde.
Alors on attend 2030. Avec le même résultat qu’en 2025. Et peut-être même pire.