Le coup de filet qui ne suffit pas à tout expliquer
Un milliard de francs CFA. C’est le montant que la Brigade de Recherches (BR) de Keur Massar vient de confisquer aux escrocs de l’immobilier à Dakar. Pas des millions, pas des centaines de millions, un milliard. Assez pour acheter un quartier entier, ou pour faire taire des centaines de familles pendant des années. Assez aussi pour se demander pourquoi ça a mis si longtemps à éclater.
Les gendarmes ont mis la main sur un réseau qui vendait des terrains inexistants, des promesses de lots qui n’existaient pas, des actes notariés bidon. Le tout avec des complicités locales, des faux propriétaires, des notaires qui fermaient les yeux. Et des acheteurs, souvent des jeunes, des familles modestes, qui croyaient à leur bonne étoile.
Le problème, c’est que ce genre de réseau, on en connaît d’autres.
À Dakar, l’immobilier est un far west. Les terrains se vendent avant même d’être légalisés, les prix explosent sans explication, et les recours sont quasi inexistants. Les escrocs jouent sur deux tableaux : ils exploitent la spéculation foncière, et ils savent que les victimes n’oseront jamais porter plainte. Parce que porter plainte, à Dakar, c’est souvent se retrouver face à un mur.
Les failles du système, ou comment voler en toute impunité
La BR de Keur Massar a arrêté une dizaine de personnes. Dix. Sur combien ? Les escrocs opéraient depuis des années, avec des méthodes rodées : faux contrats, pressions sur les notaires, menaces discrètes contre ceux qui voulaient dénoncer. Le réseau avait ses codes, ses réseaux, ses failles à exploiter.
Le plus gros, c’est que ça marche encore.
Parce que les institutions locales ferment les yeux. Parce que les mairies ne contrôlent pas les ventes. Parce que les notaires, parfois, sont dans la combine. Parce que les acheteurs, une fois qu’ils ont signé, n’ont plus les moyens de se battre. Un milliard, c’est énorme. Mais c’est aussi la partie émergée de l’iceberg.
Prenez l’exemple de Diamniadio, cette ville nouvelle construite sur des terres contestées. Des milliers de familles ont acheté des terrains sans titre de propriété valable. Aujourd’hui, elles se retrouvent sans recours, face à des promoteurs qui leur disent : « C’est trop tard, vous avez signé. » La justice traîne, les recours sont longs, et les escrocs, eux, ont déjà empoché leur argent.
Le vrai scandale, ce n’est pas le milliard volé. C’est que personne ne semble vouloir réguler ce marché. Personne ne veut admettre que l’immobilier à Dakar est un casino à ciel ouvert.
Pourquoi les autorités ne bougent pas ?
Parce que ça arrange tout le monde. Les mairies touchent des commissions discrètes. Les promoteurs font des profits mirobolants. Les notaires ferment les yeux. Et les gendarmes, quand ils interviennent, le font après coup, quand le mal est déjà fait.
Le rapport de l’ONU sur les spéculations foncières en Afrique de l’Ouest (2022) est clair : « Les États peinent à contrôler les transactions foncières, laissant le champ libre aux réseaux criminels. » À Dakar, c’est encore pire. Parce qu’ici, on ne parle pas juste de spéculations. On parle de vol pur et simple.
Les escrocs de Keur Massar ont été arrêtés. Mais demain, un autre réseau prendra leur place. Parce que le système est pourri jusqu’à la moelle.
Ce que ça change (et ce que ça ne change pas)
La BR de Keur Massar a fait son travail. Les escrocs sont en prison, l’argent est saisi. Sur le papier, c’est une victoire. Dans la réalité, ça ne résout rien.
Parce que les victimes restent sur leur faim.
Elles ont perdu leur argent, leur temps, parfois leur dignité. Et maintenant ? Elles doivent attendre des années pour récupérer ne serait-ce qu’une partie de leur investissement. Si elles ont de la chance.
Parce que les failles persistent.
Les notaires qui ont collaboré avec les escrocs ? Ils ne seront pas poursuivis. Les mairies qui ont fermé les yeux ? Aucune sanction. Les promoteurs qui ont spéculé sans vergogne ? Ils sont toujours là, prêts à recommencer.
Parce que le vrai problème, c’est l’absence de régulation.
À Dakar, acheter un terrain, c’est jouer à la roulette russe. Vous ne savez jamais si vous achetez un bien légal ou une arnaque. Et quand vous vous faites avoir, vous êtes seul.
La vraie question : et après ?
Un milliard de francs CFA. C’est le montant confisqué. Mais combien d’autres milliards ont été volés avant ça ? Combien de familles ont tout perdu parce que personne ne voulait les aider ?
La BR de Keur Massar a fait son boulot. Mais si rien ne change, dans cinq ans, ce sera un autre milliard. Et un autre réseau. Et les mêmes victimes.
Le vrai combat, ce n’est pas d’arrêter les escrocs après coup. C’est de fermer les vannes avant qu’ils ne volent.
Et pour ça, il faut que les autorités se réveillent. Vraiment. Pas juste quand la presse s’en mêle.
Sinon, on recommencera.
Et personne n’en aura rien à foutre.