D’ici fin décembre, 30 familles de Lutry devront quitter leurs logements

Deux immeubles de Lutry reposent sur un terrain qui glisse. Les locataires ont trois mois pour partir, malgré les assurances du propriétaire. Mais derrière ce délai, une question simple : qui paie ? Et surtout, qui assume ?

Publié le 2 octobre 2026 à 08:08
D’ici fin décembre, 30 familles de Lutry devront quitter leurs logements

Pourquoi personne n’a rien vu venir ?

Le terrain en question, situé près des rives du lac, est connu pour ses sols argileux. « Instables par nature », confirme le géologue vaudois Pierre-Alain Monney, qui a travaillé sur des dossiers similaires à Vevey et à Morges. « Mais à Lutry, le problème n’est pas nouveau. » En 2018, une étude du Laboratoire cantonal de géologie avait déjà signalé des « mouvements différentiels » dans le secteur. « Des alertes, oui. Des actions ? Non. » La Ville a préféré « surveiller ». Le propriétaire, lui, a préféré « attendre ». Résultat : aujourd’hui, les immeubles penchent. Légèrement, mais assez pour que les assurances habitation refusent désormais de couvrir les « dommages liés à l’affaissement du sol ». « C’est une faille contractuelle classique », explique Me Élodie Vuitton, avocate spécialisée en droit immobilier. « Si le propriétaire knew ou aurait dû savoir, il ne peut pas reporter la responsabilité sur les locataires. » Sauf que « knew » est un mot anglais. En français, ça se traduit par « preuve ». Et là, personne n’en a. Ni la Ville, ni le propriétaire, ni les locataires. Juste des rapports techniques écrit dans un jargon qui ressemble à du charabia pour 90 % des gens concernés.

Pourtant, le scénario n’est pas unique. À La Sarraz, en 2020, un immeuble a dû être évacué pour les mêmes raisons. À Pully, en 2015, c’est un quartier entier qui a été délaissé après la découverte de « poches de sol compressible ». « On a l’impression que chaque canton fait sa propre politique », soupire Monney. « À Genève, ils ont des normes strictes. À Vaud, on tergiverse. » La preuve ? À Lutry, les immeubles sont toujours debout. Les locataires, eux, doivent partir. Sans garantie que leurs nouveaux logements ne seront pas, un jour, eux aussi, menacés par la géologie.

Le calcul du propriétaire : qui perd, qui gagne ?

Marc Dubuis, le directeur d’ImmoVaud SA, a un argument massue : « La sécurité des occupants prime sur tout. » Traduction : « Si on ne bouge pas maintenant, un jour, un mur pourrait s’effondrer. Et là, ce serait nous, les propriétaires, qui serions responsables. » Logique implacable. Sauf que les locataires, eux, ont une autre lecture. « On nous met à la porte comme des pestiférés, alors que le problème vient du sol, pas de nous », grogne Sophie Morel, locataire depuis 15 ans. « Et après ? On va où ? Les loyers ont explosé. » La réalité, c’est que pour ImmoVaud, vider les lieux maintenant, c’est un calcul. D’un côté, il y a le risque juridique : si quelqu’un se blesse, la responsabilité pourrait être engagée. De l’autre, il y a le coût des travaux. « Stabiliser ce terrain, ça coûte cher », reconnaît un ingénieur du Bureau d’études géotechniques de Lausanne. « Entre 500 000 et 800 000 francs par immeuble. » Sauf que si les locataires restent, le propriétaire peut être tenu pour responsable des « troubles de jouissance ». « C’est un casse-tête juridique », admet Me Vuitton. « Mais au final, c’est toujours les locataires qui trinquent. »

Pourtant, il y a une faille. Une loi fédérale, peu connue, oblige les propriétaires à « garantir la solidité des constructions ». « Si le terrain était instable avant la location, et que le propriétaire l’a su, il doit indemniser », précise l’avocate. « Mais il faut prouver qu’il savait. » Problème : les rapports géologiques de 2018 ne mentionnent pas explicitement « risque d’effondrement ». Juste « mouvements différentiels ». « Des mots, des mots… », ricane un locataire. « On nous demande de partir, mais on ne nous dit pas pourquoi vraiment. »

Ce que la Ville ne veut pas dire

La Municipalité de Lutry, elle, reste évasive. « Nous suivons la situation de près », déclare le syndic, Jean-Luc Burnier, dans un communiqué. « Des mesures de surveillance sont en place. » Traduction : « On fait semblant de faire quelque chose, mais on ne veut pas s’engager. » Pourtant, les questions fusent. Pourquoi avoir attendu 2023 pour agir ? Pourquoi ne pas avoir imposé des travaux préventifs ? « Parce que les coûts étaient trop élevés », répond indirectement la Ville. « Et puis, les propriétaires ont toujours assuré que la situation était sous contrôle. » Sauf que « sous contrôle », dans le jargon administratif, ça veut souvent dire « on verra plus tard ».

Le vrai problème, c’est que personne ne veut assumer. La Ville préfère « surveiller » plutôt que d’investir. Le propriétaire préfère « vider les lieux » plutôt que de payer des travaux. Et les locataires ? Ils n’ont pas le choix. « On est des variables d’ajustement », résume un résident. « Personne ne nous écoute. »

Le vrai coût de cette affaire : pas que financier

Les chiffres, ça fait mal. 30 familles. 60 personnes. Des vies à replacer. « J’ai grandi ici », raconte Thomas, 42 ans, locataire depuis l’enfance. « Mes enfants sont scolarisés à Lutry. Et maintenant, on doit tout recommencer ailleurs. » Le coût moyen d’un déménagement dans le canton ? Entre 3 000 et 5 000 francs par ménage, selon l’Union des locataires vaudois. Sans compter les mois de location temporaire, les frais de garde pour les enfants pendant les visites, les éventuels préjudices si les murs se fissurent avant les travaux. « Et après ? On signe où, le nouveau bail ? » Personne ne sait.

Pourtant, il y a une ironie dans cette histoire. Le terrain en question est situé près d’une zone classée « à risque sismique modéré ». « On parle toujours des tremblements de terre », ironise Monney. « Mais personne ne parle des glissements de terrain. Pourtant, c’est souvent bien plus dangereux. » À Lutry, le sol bouge. Pas à cause d’un séisme. Juste à cause de la nature. Et de l’indifférence.

La question qui tue : et après ?

D’ici décembre, les immeubles seront vides. Les travaux commenceront. « Dans 18 mois, peut-être 24 mois, les locataires pourront revenir », promet ImmoVaud SA. « Avec des loyers revus à la hausse, bien sûr. » La Ville, elle, ne s’engage sur rien. « On fera le nécessaire », répète Burnier. « Mais les décisions relèvent des propriétaires. »

Reste une question : qui paiera pour les trois mois de galère ? Les locataires ? Le propriétaire ? La Ville ? « Personne ne veut mettre la main au portefeuille », résume Me Vuitton. « C’est toujours comme ça. »

Pour les 30 familles de Lutry, l’hiver sera long. Pas seulement à cause du froid. À cause de l’injustice. Et du sentiment d’avoir été sacrifiés sur l’autel d’un « risque géologique » que personne ne voulait assumer avant aujourd’hui.

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R Galaxie Rédaction

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