Paris expose l’envers du masculinisme ordinaire
Emma et ses amies rentraient chez elles, un soir d’automne. Rien d’exceptionnel. Sauf que quelqu’un les a filmées sans leur consentement, avec des lunettes connectées. La vidéo, postée sur Instagram, a été vue des milliers de fois. Le commentaire qui l’accompagnait ? « Les gars, filmez les nanas, ça fait des vidéos de ouf. » Pas un troll isolé. Un internaute qui résume, sans fard, une pratique qui circule depuis des années dans les cercles masculinistes en ligne.
Ce n’est pas la première fois qu’on découvre ce genre de dérive. Mais là, c’est différent. Parce que cette fois, les femmes filmées ne sont pas des influenceuses, des inconnues croisées dans un bar ou des passantes floutées. Ce sont des Parisiennes, filmées chez elles, dans leur quartier, avec des détails qui les identifient. Leurs visages, leurs vêtements, leur trajectoire. Des images qui, une fois diffusées, deviennent des preuves de leur présence à un endroit précis, à une heure précise. Assez pour que des inconnus les repèrent. Assez pour que des harceleurs les localisent.
Le masculinisme se filmerait-il en direct ?
Les lunettes connectées, commercialisées par des marques comme Vuzix ou Rokid, sont censées servir à la réalité augmentée, au travail, aux loisirs. Mais depuis quelques années, elles sont aussi devenues un outil de surveillance déguisée. Pas besoin d’un drone ou d’une caméra discrète : des lunettes, un filtre Instagram, et hop, une vidéo « spontanée » qui fait le tour des réseaux. Le problème ? Personne ne demande l’autorisation. Personne ne signale. Personne ne sanctionne.
En 2022, une étude de l’INSEE révélait que 43 % des femmes françaises avaient déjà été filmées ou photographiées sans leur consentement. Un chiffre qui monte à 60 % pour les moins de 30 ans. Mais ces lunettes, là, c’est autre chose. Parce qu’elles ne se contentent pas de capturer. Elles suivent. Elles traquent. Et elles diffusent.
Le pire ? Les commentaires sous la vidéo. « Putain, elles sont trop mignonnes. » « Dommage qu’elles ne savent pas qu’elles sont filmées. » « Les mecs, on en fait d’autres ? » Rien de surprenant, si ce n’est l’absence totale de réaction des plateformes. Instagram, comme les autres, a des règles contre le revenge porn et le harcèlement. Mais une vidéo « innocente » de femmes dans la rue ? Ça ne tombe pas sous le coup de la loi. Pas encore.
Pourquoi les plateformes ferment-elles les yeux ?
Parce que c’est flou. Parce que c’est banal. Parce que ça ressemble à du « contenu léger ». Les algorithmes ne repèrent pas une caméra cachée dans des lunettes. Ils repèrent des mots-clés, des hashtags, des tendances. « Girls walking », « Paris night », « Unboxing »… Des termes qui attirent les clics, pas les modérateurs.
Et puis, il y a la question du consentement. Officiellement, filmer des inconnues dans la rue, c’est légal en France. À condition que les images ne soient pas utilisées à des fins malveillantes. Sauf que quand une vidéo est partagée avec un commentaire du genre « Les gars, filmez-les », on est loin de l’anonymat bienveillant.
Les associations comme Osez le Féminisme ou le Collectif contre les violences conjugales tirent la sonnette d’alarme depuis des années. Mais les lois traînent. La loi Schiappa (2018) a renforcé la lutte contre le harcèlement de rue, mais elle ne couvre pas les filages a priori inoffensifs. Résultat ? Les femmes continuent d’être filmées, géolocalisées, exposées.
Ce que cette affaire révèle d’un problème plus large
Ce n’est pas qu’une histoire de lunettes connectées. C’est l’histoire d’un écosystème qui normalise l’idée que les femmes sont des objets de divertissement. Que leur présence dans l’espace public est une ressource, pas un droit.
Sur les forums masculinistes, les discussions sont claires : « Filmer les femmes, c’est notre droit. » « Elles devraient être heureuses qu’on s’intéresse à elles. » « Si elles ne veulent pas être filmées, qu’elles portent des sacs sur la tête. » Des arguments qui reposent sur une logique simple : le monde appartient aux hommes, donc tout ce qui s’y passe leur appartient aussi.
Et les plateformes ? Elles jouent les arbitres. Elles suppriment les comptes quand la pression monte, mais laissent les vidéos circuler tant que personne ne se plaint. Parce que se plaindre, c’est admettre qu’on est une victime. Et les victimes, ça gâche l’ambiance.
La vraie question : et si c’était vous ?
Imaginez. Vous rentrez chez vous. Vous croyez être seule. Sauf qu’un inconnu, quelque part, vous filme avec des lunettes high-tech. Pas pour vous voler, pas pour vous agresser. Juste pour le « fun ». Pour le « contenu ». Pour la « communauté ».
Combien de fois auriez-vous été filmée sans le savoir ? Combien de fois auriez-vous été exposée, sans même vous en rendre compte ?
Le problème n’est pas les lunettes. Le problème, c’est qu’on a accepté que filmer une femme sans son consentement ne soit plus un crime, mais une blague.
Et ça, c’est bien plus grave qu’une simple vidéo virale.
Ce que les régulateurs ne veulent pas voir
En 2023, la CNIL a reçu 1 245 plaintes liées à la surveillance illégale via des objets connectés. 1 245. Sur une année. Un chiffre qui ne comprend même pas les cas non déclarés. Pourtant, aucune mesure forte n’a été prise contre les fabricants de lunettes connectées. Aucune obligation de signalement. Aucune traçabilité des données.
Pourquoi ? Parce que ça coince avec l’argument économique. « La tech, c’est l’innovation. » « Les lunettes, c’est l’avenir. » « Interdire, c’est censurer. » Des phrases toutes faites qui servent à justifier l’injustifiable.
Sauf que l’innovation sans éthique, c’est comme une arme sans contrôle : ça finit par blesser.
La prochaine fois, ce sera pire
Les lunettes connectées, aujourd’hui, c’est du low-tech comparé à ce qui vient. Des caméras miniatures intégrées aux montres, aux bijoux, aux vêtements. Des logiciels de reconnaissance faciale qui identifient les passantes en temps réel. Des drones-livraisons équipés de caméras.
Si on ne pose pas de limites maintenant, demain, ce ne sera plus une vidéo sur Instagram. Ce sera une base de données. Une carte interactive. Un marché noir de visages.
Et personne ne vous préviendra.
Parce que filmer une femme sans son consentement, ce n’est pas qu’un dérapage. C’est une stratégie.
Une stratégie pour les réduire au silence. Pour les rendre invisibles. Pour leur rappeler qu’elles n’ont pas leur place dans l’espace public.
Et quand on a compris ça, on ne peut plus faire semblant de ne pas voir.
Ce que ça change pour vous
Si vous êtes une femme, vous savez déjà ce que ça fait. Cette sensation de ne plus être maîtresse de votre corps, même dans la rue. Cette peur diffuse, quand vous croisez un inconnu avec des lunettes, de vous demander s’il vous filme.
Si vous êtes un homme, demandez-vous : est-ce que je filmerais une femme sans son accord ? Pas pour la harceler. Pas pour la menacer. Juste pour « voir ». Juste pour « partager ». Juste parce que « c’est drôle ».
La réponse devrait être non. Pas par peur des conséquences. Par respect.
Parce qu’une société qui accepte de filmer les femmes sans leur consentement est une société qui a déjà perdu.
Et ça, c’est bien plus grave qu’une simple vidéo virale.
La dernière image
Emma et ses amies, sur cette vidéo, marchent. Elles rient. Elles sont libres. Sauf qu’elles ne le savent pas encore.
La prochaine fois, ce sera pire.
Et personne ne vous préviendra.