Les promesses qui s’effritent comme les murs après la pluie
Le problème n’est pas nouveau. Après le typhon Linfa en 2022, le gouvernement avait lancé un programme de « reconstruction résiliente » pour 150 000 foyers dans le delta du Mékong. Deux ans plus tard, seulement 12 % des projets étaient terminés, et la plupart consistaient en des rénovations légères plutôt qu’en des déplacements vers des zones sûres. À Đồng Tháp, une province régulièrement submergée, les autorités locales ont même interdit aux familles de s’installer en hauteur, faute de moyens pour construire des digues. « On nous dit : “Adaptez-vous.” Mais adapter quoi ? Nos maisons ? Nos enfants qui vont à l’école en pirogue quand il pleut ? » lance une habitante, exaspérée. Le pire ? Les assurances catastrophes, censées couvrir les dommages, ne remboursent presque jamais les pertes totales. En 2021, seulement 0,3 % des sinistrés dans les provinces inondées ont obtenu une indemnisation complète, selon les données de la Société d’assurance Vietnamienne (VINASIG).
Et pourtant, les études existent. Une recherche de l’Université des Sciences et Technologies de Hanoï, publiée en 2023, montrait que reloger les populations dans des zones inondables revient 3 fois plus cher à long terme que de les déplacer vers des terres moins risquées. Mais les budgets serrent, et les élus préfèrent afficher des chiffres de « reconstruction » plutôt que d’avouer l’échec d’une politique foncière chaotique.
Quand les marchés immobiliers aggravent le problème
Il y a ceux qui profitent des inondations. Pas les voleurs de cuivre ou les trafiquants de riz après une catastrophe, mais les promoteurs immobiliers. À Hô Chi Minh-Ville, des projets comme Thành Phố Sài Gòn New Urban Area, censés être « écologiques », ont été construits sur d’anciens lits de rivière asséchés. Résultat : en 2021, 12 des 15 tours du quartier ont subi des infiltrations majeures lors des premières fortes pluies. Les acheteurs, souvent des classes moyennes, se retrouvent avec des appartements invendables et des loyers qui s’effondrent. « On nous a vendu du rêve : “Proche du centre, vue sur la rivière.” Personne n’a mentionné que la rivière débordait tous les deux ans », raconte un propriétaire ruiné.
Le pire ? Les banques soutiennent ces projets. La Banque pour le Développement du Vietnam (BIDV) a prêté plus de 12 000 milliards de dôngs (480 millions d’euros) à des promoteurs pour des zones constructibles en bord de cours d’eau entre 2020 et 2023. Personne ne vérifie si ces terrains sont viables. « Les critères de risque sont une blague », confie un ancien cadre de la BIDV sous couvert d’anonymat. « On prête, on regarde pas si demain ça sera sous l’eau. L’important, c’est que le projet se vende vite. »
Les familles piégées par l’absence de solutions
Prenez le cas de la commune de Mỹ Tho, dans le delta du Mékong. Après les inondations de 2019, 5 000 familles ont été relogées dans des « villages temporaires », des baraquements en tôle et bambou, sans électricité stable, à 20 minutes en bateau des centres de santé. Trois ans plus tard, aucune n’a été déplacée définitivement. Pourquoi ? Parce que les terres « sûres » coûtent cher, et que les subventions du gouvernement sont souvent détournées. En 2022, une enquête de Tuổi Trẻ a révélé que 30 % des fonds alloués aux relogements dans la province de Bến Tre avaient disparu dans des commissions ou des « erreurs administratives ».
Les habitants, eux, n’ont pas le choix. Ceux qui tentent de quitter les zones à risque se heurtent à un mur : le marché foncier rural est verrouillé. Les terres « sûres » sont soit la propriété de l’État (et donc inaccessible sans passe-droit), soit contrôlées par des familles riches qui les louent à prix d’or. Une famille pauvre de Cần Thơ peut dépenser trois ans de salaire pour acheter un bout de terrain hors zone inondable. Résultat : beaucoup restent, et reconstruisent. Toujours au même endroit. Toujours avec les mêmes matériaux fragiles.
Ce que le gouvernement ne veut pas voir
Il y a un chiffre que personne ne commente : depuis 2010, le Vietnam a dépensé plus de 150 000 milliards de dôngs (6 milliards d’euros) en « gestion des risques d’inondation », selon le Ministère des Ressources naturelles. Pourtant, le nombre de personnes affectées par les crues a doublé sur la même période. Pourquoi ? Parce que les solutions existent, mais elles passent par des réformes douloureuses :
- Arrêter de construire dans les zones inondables. Or, entre 2015 et 2023, 1,2 million de nouveaux logements ont été bâtis dans des zones à haut risque, selon des données satellites analysées par VietnamNet.
- Démanteler les lobbies fonciers. Les terres publiques sont souvent attribuées à des proches des autorités locales. En 2021, le Premier ministre Phạm Minh Chính a promis de « nettoyer » ces pratiques, mais aucun haut fonctionnaire n’a été poursuivi pour corruption liée aux relogements.
- Assumer l’échec des digues. Le projet Sông Đà, Sông Hồng, un méga-barrage censé protéger Hanoï, a coûté 18 000 milliards de dôngs (720 millions d’euros) et a aggravé les inondations en aval en modifiant le débit des fleuves. Personne n’en parle.
Le gouvernement préfère parler de « résilience communautaire » et de « solutions locales ». En réalité, la vraie résilience, ce serait de ne plus laisser des familles se noyer chaque année. Mais pour ça, il faudrait admettre que les inondations ne sont pas une fatalité, mais une conséquence de mauvaises décisions.
La vraie question : et après ?
En 2023, le Vietnam a reçu 1,8 milliard de dollars d’aides internationales pour la « reconstruction post-catastrophe ». Une goutte d’eau. Parce que le problème n’est pas l’argent. C’est la volonté.
Les familles de Thạnh Phú, de Mỹ Tho, de Cần Thơ, elles, attendent toujours. Leurs maisons pourrissent. Leurs enfants crachent des vers. Et les promesses, elles, coulent avec la pluie.