Le dernier coup de marteau a sonné mardi matin à 9h17
Pas de fanfare. Pas de discours enflammé. Juste le député Damien Girard, debout devant une assemblée de visages fermés, qui lâche la phrase comme un couperet : « Aucune offre de reprise. La liquidation judiciaire sera prononcée jeudi. » 1200 salariés de la Fonderie de Bretagne viennent d’apprendre que leur usine, leur quotidien depuis des décennies, va disparaître. Pas dans six mois. Pas dans un an. Maintenant.
Et personne ne bronche. Pas même les syndicats, habituellement si bruyants. Parce que cette fois, ils savent que crier dans le vide, ça ne sert à rien. La Fonderie, c’est fini. Point.
L’État a regardé ailleurs pendant 20 ans
On pourrait croire que c’est une histoire de crise passagère. Un coup dur, mais pas une fatalité. Sauf que non. La Fonderie de Bretagne, c’est l’histoire d’un abandon en plusieurs actes, joué serré comme une partie d’échecs où les ouvriers étaient déjà perdants avant même que le premier pion ne bouge.
Déjà en 2004, l’usine frôlait la faillite. L’État avait promis des aides. Des mots. Beaucoup de mots. Mais pas un centime qui ait vraiment sauvé quelque chose. En 2015, un plan de sauvetage était évoqué. Encore des promesses. Des études. Des réunions. Puis plus rien. Les subventions publiques ? Elles ont fuité ailleurs. Vers des usines plus « modernes », plus « compétitives ». Vers des zones où les salaires sont bas et les normes sociales, aussi.
Et puis il y a eu les marchés. Ceux qui achètent la fonte, l’acier, les pièces moulées. Ceux qui ont préféré importer de la Chine ou de la Turquie, où les coûts de production sont trois fois moins chers. La Fonderie de Bretagne, avec ses 1200 emplois et ses salaires à la hauteur du territoire, ne pouvait pas rivaliser. Alors on a fermé les yeux. On a laissé faire.
Le chiffre qui résume tout : 0 offre de reprise
Zéro. Rien. Nada. C’est le bilan officiel, annoncé mardi par l’administrateur judiciaire. Aucune entreprise, aucun fonds, aucun repreneur n’a daigné se manifester. Pas même pour racheter une partie de l’outil de production. Pas même pour sauver quelques emplois.
Pourquoi ? Parce que la Fonderie, c’est un gouffre financier. Entre les dettes, les charges sociales, les investissements nécessaires pour moderniser l’outil… Personne ne veut d’un tel fardeau. Sauf que personne ne veut non plus d’une Bretagne sans fonderie. Sans ces emplois industriels qui font tourner des villes entières, comme Morlaix ou Lannion.
Le gouvernement parle de « relocalisations ». De « souveraineté industrielle ». Mais quand il s’agit de passer à l’acte, les mots s’envolent. La Fonderie de Bretagne, c’est l’exemple parfait de ce qu’on appelle, dans les couloirs de Bercy, « les externalités négatives ». Traduction : « On ne veut pas en payer le prix. »
Ce que les salariés vont perdre, au-delà d’un salaire
Un emploi, c’est d’abord un revenu. Mais à la Fonderie, c’est bien plus que ça. C’est une identité. Un savoir-faire. Une chaîne de solidarité qui tient depuis des générations.
Prenez Jean, 52 ans, ouvrier depuis 1998. « Mon père a travaillé ici avant moi. Mon fils, s’il reste dans le coin, il fera quoi ? » Sa question résume tout. Pas de formation rapide pour ces métiers. Pas de débouchés équivalents à proximité. Les usines, ça ne se reconstruit pas en six mois.
Et puis il y a le tissu social qui se défait. Les cafés du coin, les commerces, les associations… Tout ce qui tourne autour de l’usine. Quand elle ferme, c’est une ville qui s’étouffe. À Morlaix, où la Fonderie représente 10 % de l’emploi industriel, les indicateurs sociaux vont se dégrader. Encore.
Pourquoi personne ne veut sauver la fonderie ?
La réponse est simple : parce que personne n’a intérêt à le faire.
- Les actionnaires ? Ils ont déjà tout retiré. Les dividendes, les plus-values. L’usine, c’est un trou noir, pas un placement.
- L’État ? Il a d’autres priorités. Des éoliennes à financer, des subventions à distribuer ailleurs. La fonderie, c’est du lourd. Littéralement.
- Les clients ? Ils ont trouvé mieux. Moins cher. Plus loin.
- Les syndicats ? Ils peuvent protester, mais sans levier. Sans repreneur, sans plan, les mots ne servent à rien.
Alors on laisse tomber. Comme on a laissé tomber Creusot-Forges en Bourgogne, comme on a laissé tomber les chantiers navals de Saint-Nazaire, comme on laisse tomber, un peu partout en France, des pans entiers de notre industrie.
La leçon de la Fonderie de Bretagne
Ce qui se passe à Morlaix, ce n’est pas un accident. C’est une tendance. Une politique industrielle qui consiste à fermer les yeux sur ce qui ne paie pas assez vite, à privilégier le court terme, à laisser les territoires se débrouiller.
La Fonderie de Bretagne, c’est le miroir tendu à la France : on peut avoir des discours sur la réindustrialisation, sur la transition écologique, sur la souveraineté. Mais quand il faut choisir entre sauver une usine qui emploie 1200 personnes et signer un chèque à une start-up prometteuse, le choix est vite fait.
Alors oui, les salariés se sentent trahis. Pas seulement par leur direction. Par tout le système. Parce qu’on leur a vendu du rêve pendant des années, et qu’au final, on leur a volé leur avenir.
Et maintenant ?
Rien ne change. Sauf que 1200 vies viennent de basculer. Certains partiront. D’autres resteront, avec l’amertume de ceux qui savent qu’on les a sacrifiés sans même un dernier regard.
La Fonderie de Bretagne, c’est une page qui se tourne. Une page qui aurait pu s’appeler autrement. Mais c’est trop tard pour les regrets.