Un marché qui fond comme un Pùques en juillet
La canicule nâest pas une surprise pour les fabricants de chocolat. Pourtant, cette annĂ©e, la baisse est plus brutale que dâhabitude. Ă Camille Bloch, on explique ça par un effet cumulĂ© : les consommateurs privilĂ©gient lâeau, les fruits, les yaourts. Le chocolat, lui, reste coincĂ© entre deux images. Dâun cĂŽtĂ©, le produit de rĂ©confort, associĂ© aux moments calmes, Ă la maison, devant un livre. De lâautre, un aliment lourd, presque coupable, quand il fait trop chaud pour bouger. âLes gens ont envie de lĂ©gĂšretĂ©â, rĂ©sume Daniel Bloch. LĂ©gĂšretĂ© qui ne passe pas par une tablette de 200 grammes.
Pourtant, le chocolat nâest pas un produit de saison. Ou alors, si. Les donnĂ©es de lâOffice fĂ©dĂ©ral de la statistique (OFS) montrent que les ventes de confiseries chutent systĂ©matiquement lors des vagues de chaleur, surtout dans les rĂ©gions montagneuses comme le Jura. En 2015, lors de la canicule, les ventes de chocolat avaient reculĂ© de 22 % en une semaine. Cette annĂ©e, avec des tempĂ©ratures encore plus Ă©levĂ©es, le recul est plus marquĂ©. âLes gens achĂštent moins, mais ils achĂštent autre choseâ, confirme un responsable dâune grande surface du canton de Berne. Autrement dit : le chocolat nâest pas mort, il est juste en pause estivale.
Mais cette pause devient-elle une habitude ? Câest la question que se posent les fabricants. Si les consommateurs associent de plus en plus le chocolat Ă lâhiver, aux fĂȘtes, aux jours gris, alors lâindustrie a un problĂšme. Pas celui de la canicule, mais celui de son image. Le chocolat nâest plus un produit universel. Il est devenu un produit de saison, comme la biĂšre ou les chaussettes Ă©paisses.
Et si la canicule nâĂ©tait quâun accĂ©lĂ©rateur de ce qui vient ?
Le piĂšge des habitudes de consommation
Daniel Bloch ne sâinquiĂšte pas trop. âOn a lâhabitude des variationsâ, dit-il. Mais les chiffres, eux, parlent. En 2022, les ventes de chocolat en Suisse ont reculĂ© de 5 % pour la premiĂšre fois depuis 10 ans. La canicule de 2022 avait jouĂ© un rĂŽle, mais aussi dâautres facteurs : la hausse des prix, la concurrence des alternatives healthy, et cette tendance lourde Ă consommer moins de sucre. âLes gens veulent manger mieux, mĂȘme en cas de criseâ, explique une diĂ©tĂ©ticienne de lâUniversitĂ© de Lausanne. Le chocolat, lui, reste un produit plaisir, pas un produit santĂ©. Sauf si on parle de chocolat noir Ă 85 %, mais ça, câest une autre histoire.
Le vrai problĂšme, pour Camille Bloch, ce nâest pas la canicule. Câest la perte de vitesse sur le long terme. Lâentreprise, fondĂ©e en 1920, a toujours misĂ© sur le made in Switzerland, la qualitĂ©, le savoir-faire artisanal. Aujourdâhui, ces arguments ne suffisent plus. Les consommateurs suisses, surtout les jeunes, se tournent vers des alternatives moins chĂšres, moins caloriques, ou simplement vers des produits quâils associent Ă des moments prĂ©cis de lâannĂ©e. Le chocolat de PĂąques, câest bien. Le chocolat de juillet, câest moins Ă©vident.
âOn ne peut pas vendre du chocolat comme on vendait du pain il y a 50 ansâ, reconnaĂźt Daniel Bloch. Le pain, lui, se mange toute lâannĂ©e. Le chocolat, lui, est en train de devenir un produit de niche, rĂ©servĂ© aux occasions. Et les occasions, en pĂ©riode de canicule, se font rares.
Ce que les fabricants ne veulent pas voir
Pourtant, personne ne veut admettre que le chocolat est en train de perdre son statut dâaliment intemporel. Les fabricants parlent de âvariations saisonniĂšresâ, de âmĂ©tĂ©o exceptionnelleâ, de âconjoncture Ă©conomiqueâ. Personne ne parle de stratĂ©gie. Personne ne parle de lâidĂ©e que, peut-ĂȘtre, le chocolat suisse a besoin dâun nouveau positionnement.
Prenez le cas de Lindt, le gĂ©ant suisse du chocolat. Lâentreprise mise tout sur le premium, les emballages luxueux, les Ă©ditions limitĂ©es. RĂ©sultat ? Les ventes stagnent, mais les marges restent solides. Chez Camille Bloch, on fait moins de bruit, mais on vend moins aussi. La diffĂ©rence ? Lindt a les moyens de tenir. Camille Bloch, lui, doit se battre pour chaque client.
Le vrai danger, ce nâest pas la canicule. Câest lâillusion que le chocolat peut rester un produit universel alors que les habitudes changent. Les consommateurs ne veulent plus dâun produit qui se mange nâimporte quand, nâimporte comment. Ils veulent du chocolat Ă leur image : lĂ©ger, occasionnel, parfois mĂȘme sain. Et si le chocolat suisse ne sâadapte pas, il risque de finir comme les glaces : un produit de saison, rĂ©servĂ© aux jours oĂč il fait trop chaud pour penser Ă autre chose.
La leçon de Courtelary
Daniel Bloch a une idĂ©e pour relancer les ventes. Pas en baissant les prix, pas en misant sur le marketing. En repensant le produit. âIl faut trouver un chocolat qui a du sens en Ă©tĂ©â, dit-il. Un chocolat qui ne pĂšse pas, qui ne donne pas chaud, qui ne rappelle pas lâhiver. Un chocolat qui se mange comme une glace, mais qui en a la texture.
Câest une piste. Une piste parmi dâautres. Parce que le vrai dĂ©fi, ce nâest pas la canicule. Câest de comprendre que le chocolat nâest plus ce quâil Ă©tait. Et que si on ne veut pas finir comme un produit de saison, il faut inventer autre chose.
Sauf que personne ne veut en parler. Parce que parler, câest admettre que le chocolat suisse a un problĂšme. Et admettre ça, câest reconnaĂźtre que peut-ĂȘtre, juste peut-ĂȘtre, la canicule nâest pas la seule responsable.
Et aprĂšs ?
La prochaine canicule viendra. Et avec elle, une nouvelle chute des ventes. Personne ne sâen surprendra. Mais ce qui surprendra, ce sera que personne nâaura rien fait pour changer les choses.
Le chocolat de Camille Bloch fond Ă 35 degrĂ©s. Mais ce nâest pas la chaleur qui le fait disparaĂźtre. Câest lâabsence de solution.