Le stock qui ne se vend pas
Câest une scĂšne quâon voit partout en Suisse cet Ă©tĂ© : les rayons chocolatĂ©s, Ă moitiĂ© vides. Pas parce quâon a tout mangĂ©, non. Parce que le soleil a tout ramolli. Ă Courtelary, dans le Jura bernois, lâusine Camille Bloch, spĂ©cialisĂ©e dans les chocolats fins et les pralines, a senti le coup de chaud sur ses chiffres. Daniel Bloch, le directeur, lâassume sans dĂ©tour : « La canicule a niquĂ© nos ventes. Les gens achĂštent moins, et ceux qui osent craquent pour des formats plus petits, ceux qui tiennent dans une poche sans fondre en trois minutes. »
Le problĂšme, câest que le chocolat, câest comme le vin : ça se dĂ©guste quand il fait frais. Ă 35 degrĂ©s dans la rue, mĂȘme un bonnet de nuit ne sauve pas une tablette. Les Suisses, habituĂ©s Ă leur chocolat de qualitĂ©, hĂ©sitent. RĂ©sultat : les ventes ont chutĂ© de 12 % sur le trimestre, selon les estimations internes de lâentreprise. Pas une catastrophe, mais assez pour que les entrepĂŽts regorgent de stock invendu et que les prĂ©visions de fin dâannĂ©e soient revues Ă la baisse.
Le piÚge des marchés
Pourtant, Camille Bloch nâest pas une PME en difficultĂ©. Lâentreprise, fondĂ©e en 1925, Ă©coule normalement plus de 50 millions de francs par an de chocolat haut de gamme. Le problĂšme, câest que la canicule a rĂ©vĂ©lĂ© une faille dans la stratĂ©gie des fabricants : personne ne sâattendait Ă ce que la chaleur joue les saboteurs.
Les supermarchĂ©s, eux, ont adaptĂ© leur offre en vitesse. Moins de tablettes, plus de barres individuelles ou de mini-format. « On a vu des gens acheter des chocolats comme on achĂšte des glaces : en vitesse, pour Ă©viter quâils ne collent aux doigts », raconte un responsable dâune grande surface jurassienne. Sauf que les clients ne reviennent pas forcĂ©ment. Le chocolat, câest un plaisir de patience. Quand il faut le manger debout dans le mĂ©tro pour Ă©viter quâil ne fonde, le plaisir sâenvole.
Et puis, il y a le stock. Les usines ont produit comme dâhabitude, en misant sur un Ă©tĂ© « normal ». RĂ©sultat : des palettes entiĂšres de chocolat blanc, trop sensible Ă la chaleur, traĂźnent dans les entrepĂŽts. « On pourrait tout liquider en promo, mais Ă quel prix ? » lance Bloch. Le chocolat de qualitĂ©, ça se vend cher. Le liquider, câest brader son image.
Lâespoir (trop) fragile du froid
Daniel Bloch mise sur lâautomne. « DĂšs que les tempĂ©ratures baissent, les gens reprennent leurs habitudes. » Sauf que les habitudes, justement, ont peut-ĂȘtre changĂ©. Les Suisses, habituĂ©s Ă consommer du chocolat toute lâannĂ©e, pourraient avoir pris goĂ»t aux alternatives : fruits frais, sorbets, ou mĂȘme⊠rien. La canicule a aussi accĂ©lĂ©rĂ© une tendance lourde : celle de la modĂ©ration. Pourquoi dĂ©penser 5 francs dans une tablette quand on peut se payer une glace Ă 3 ?
Et puis, il y a le climat. Si les Ă©tĂ©s deviennent la norme, les usines devront repenser leurs produits. Emballages rĂ©frigĂ©rĂ©s ? Chocolats Ă tempĂ©rature ambiante ? « On nâen est pas lĂ , mais si ça continue, il faudra bien sâadapter », concĂšde Bloch. Pour lâinstant, lâentreprise mise sur le retour du froid. Mais si lâhiver reste clĂ©ment, comme ces derniĂšres annĂ©es, la facture pourrait ĂȘtre salĂ©e.
Le vrai problĂšme : personne ne parle de lâaprĂšs-canicule
Le plus ironique, câest que personne ne semble vraiment tirer les leçons de cet Ă©tĂ©. Les fabricants continuent de produire comme si de rien nâĂ©tait. Les distributeurs, eux, parient sur un rebond naturel. « On verra bien Ă NoĂ«l », lance un commercial dâune chaĂźne de supermarchĂ©s. Sauf que NoĂ«l, câest loin. Et que dâici lĂ , les habitudes auront peut-ĂȘtre dĂ©finitivement changĂ©.
Le chocolat suisse a toujours Ă©tĂ© un symbole de rĂ©sistance. RĂ©sistance au temps, aux crises, aux modes. Cette annĂ©e, câest la chaleur qui lâa mis Ă terre. Et si le vrai danger nâĂ©tait pas le soleil, mais lâindiffĂ©rence face Ă ce qui pourrait devenir une nouvelle norme ?