Le 15 mars dernier, Marcel Dobler a déposé une motion au Conseil national pour aligner les bénéficiaires de l’aide sociale sur le modèle d’assurance-maladie de 80 % des Suisses. Traduction : plus de libre choix du médecin. Une mesure qui tombe comme un couperet sur 1,2 million de personnes, selon les chiffres de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS) de 2022. Et ça, personne ne l’avait annoncé comme ça.
Pourtant, le débat traîne depuis des années. Les assureurs grognent, les cantons économisent, et les bénéficiaires sociaux ? Ils se retrouvent coincés entre deux feux. D’un côté, un système qui leur dit : « Vous n’êtes pas comme les autres. » De l’autre, une motion qui officialise cette exclusion. Pas de choix, pas de liberté. Juste des comptes à équilibrer.
Le libre choix, un luxe que certains ne peuvent plus s’offrir
En Suisse, 80 % des assurés ont le droit de choisir leur médecin, leur hôpital, leur spécialiste. Ils paient leur prime, ils signent un contrat, et hop : la porte est ouverte. Sauf pour les 20 % restants. Ceux qui touchent des prestations sociales, ceux qui dépendent de l’aide cantonale, ceux que l’on appelle pudiquement « bénéficiaires de l’aide sociale ». Pour eux, le système fonctionne autrement. Ils n’ont pas le choix.
Pourquoi ? Parce que les cantons et les assureurs malins ont trouvé un moyen de réduire les coûts : les orienter vers des médecins qui acceptent des tarifs négociés. Moins cher pour l’État, moins de marges pour les praticiens. Un marché de dupes où personne ne gagne, sauf les comptables.
Prenez Genève, par exemple. Là-bas, près de 40 % des bénéficiaires de l’aide sociale sont contraints de se rendre dans des centres médicaux agréés par le canton. Pas de généraliste en ville, pas de spécialiste privé. Juste une liste de médecins qui ont dit oui aux tarifs imposés. Le Conseil d’État genevois justifie ça par « l’optimisation des ressources ». Traduction : « On n’a pas les moyens de payer tout le monde, alors on trie. »
La motion Dobler : quand la politique s’en mêle
Marcel Dobler, député UDC du canton de Soleure, veut aller plus loin. Sa motion propose d’étendre ce système à l’ensemble des bénéficiaires de l’aide sociale. Pas seulement à Genève, pas seulement dans certains cantons. Partout.
Pour lui, c’est simple : « Les bénéficiaires de l’aide sociale ne devraient pas avoir plus de droits que les autres. » Une phrase qui résume bien l’esprit du projet. Sauf que ça ne marche pas comme ça.
D’abord, parce que les bénéficiaires de l’aide sociale ne sont pas tous des fraudeurs ou des assistés. Beaucoup sont des travailleurs pauvres, des chômeurs de longue durée, des parents isolés. Des gens qui n’ont pas choisi leur situation, mais qui paient quand même leur assurance-maladie.
Ensuite, parce que cette mesure va à l’encontre d’un principe de base : le libre accès aux soins. La Suisse se vante d’avoir un système de santé performant. Pourtant, en pratique, elle crée deux catégories d’assurés. Ceux qui peuvent se payer des soins de qualité, et ceux qui doivent se contenter de ce qu’on leur donne. Un système à deux vitesses, version suisse.
Les médecins, pris en étau
Côté praticiens, la donne est claire : ils n’ont pas envie de jouer les pompiers.
À Lausanne, le Dr Alain Meier, généraliste depuis 25 ans, refuse depuis deux ans de prendre en charge des patients bénéficiaires de l’aide sociale. « Je ne peux plus me permettre de soigner à perte, explique-t-il. Les tarifs imposés ne couvrent même pas mes frais de personnel. » Résultat ? Ses patients concernés doivent se tourner vers des centres agréés, souvent loin de leur domicile. Une logique qui pousse à l’abandon de soins.
Pourtant, les médecins ne sont pas tous contre. Certains, comme le Dr Sophie Dubois à Neuchâtel, continuent d’accepter ces patients. « Parce que c’est notre rôle, dit-elle. Mais à quel prix ? » Elle facture des heures supplémentaires, réduit ses consultations. Bref, elle se saigne pour un système qui ne la récompense pas.
Le problème, c’est que ces exceptions deviennent de plus en plus rares. Quand les tarifs ne suivent pas, les médecins partent. Et ceux qui restent ? Ils trient. Les bénéficiaires de l’aide sociale finissent par être perçus comme des patients de seconde zone.
Ce que les chiffres ne disent pas
L’OFAS publie des rapports. Les cantons annoncent des économies. Les politiques parlent d’équité. Mais personne ne parle des conséquences réelles.
Prenez ce chiffre : 30 % des bénéficiaires de l’aide sociale reportent ou annulent des consultations par manque de moyens. C’est ce qu’indique une étude de l’Observatoire suisse de la santé (Obsan) publiée en 2021. 30 %. Pas 5 %, pas 10 %. Un tiers.
Pourquoi ? Parce que quand on vous dit « Vous devez aller là-bas », « Vous ne pouvez pas choisir », « Ce médecin ne vous prendra pas », vous finissez par vous décourager. Vous attendez. Vous espérez. Vous tombez malade plus grave.
Et puis, il y a le coût caché. Celui des transports, des heures perdues, des médicaments non remboursés à 100 %. L’aide sociale ne couvre pas tout. Juste assez pour que le système tienne.
La vraie question : qui paiera la note ?
La motion Dobler est censée « rationaliser » le système. Sauf que la rationalité, ici, c’est un leurre.
À court terme, les cantons économiseront. Les assureurs aussi. Mais à moyen terme, qui va payer l’addition ?
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Les patients ? Ils auront encore moins de choix, encore plus de difficultés à accéder aux soins. Les urgences seront saturées, les maladies chroniques mal prises en charge. Le système de santé se dégradera pour une partie de la population.
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Les médecins ? Ils continueront à fuir, ou à se spécialiser sur des patientèles aisées. Les déserts médicaux s’étendront, même en ville.
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Les contribuables ? Ils paieront plus cher, plus tard. Parce qu’une population en moins bonne santé, c’est des coûts supplémentaires pour les hôpitaux, pour les retraites, pour les prestations sociales. L’économie d’aujourd’hui se transformera en dette demain.
Alors oui, le libre choix du médecin est un luxe. Mais un luxe qui sauve des vies. Et une mesure comme celle de Dobler, c’est l’arbre qui cache la forêt : on économise sur le dos des plus fragiles, en espérant que personne ne regardera.
Sauf que cette fois, on regarde.
La dernière question : et après ?
La motion Dobler sera débattue au Parlement. Les cantons résistent, les associations de patients crient au scandale, les médecins se taisent ou grognent. Mais rien ne change vraiment.
Parce que le vrai problème, ce n’est pas une motion. C’est un système qui accepte de sacrifier une partie de sa population sur l’autel des économies. Et ça, ce n’est pas une question de politique. C’est une question de morale.
Alors oui, les bénéficiaires de l’aide sociale perdront bientôt leur libre choix. Mais ce qu’ils perdront surtout, c’est leur dignité. Et ça, aucun chiffre ne pourra le mesurer.