Un scrutin qui ne change rien… sauf sur les bords
Le 2 octobre, les Lettons sont allés voter. Résultat ? Un paysage politique qui ressemble étrangement à celui de 2018. Kulbergs et son parti, Nouveau consensus, restent en tête. Assez pour gouverner, assez pour continuer à faire ce qu’ils ont toujours fait : aligner la Lettonie sur les lignes directrices de l’UE, vendre des obligations souveraines aux marchés, et jouer les élèves modèles de la zone euro. Sauf que. Sauf que cette fois, Lettonie d’abord a fait mieux que les sondages. Mieux que prévu. Mieux que ce que les médias locaux osaient espérer, ou craindre. 15 députés. Un score qui, en apparence, ne change rien. Mais qui, en réalité, marque une tendance. Une tendance lourde, sourde, celle d’un électorat qui se lasse des promesses économiques creuses, des réformes libérales qui profitent surtout aux grandes villes, et des élites politiques qui parlent une langue que plus personne ne comprend. Le populisme n’a pas gagné. Il a progressé. Et c’est ça, le vrai problème. Parce que quand le populisme progresse, c’est qu’il y a une faille. Une faille dans le discours des partis établis. Une faille dans la confiance des citoyens. Et en Lettonie, comme en Hongrie, en Pologne, ou même en France, cette faille, elle est là. Elle gronde. Et personne ne semble vouloir la colmater.
Le chiffre qui résume tout : 15.
15 députés pour Lettonie d’abord. 15 sièges qui, sur le papier, ne suffisent pas à faire basculer le pays. Mais 15 sièges qui, dans la tête des électeurs, représentent une alternative. Une voix qui dit « assez ». Assez des coupes budgétaires. Assez des privatisations. Assez de l’UE, peut-être. Assez des mensonges. Parce que c’est ça, le vrai pouvoir du populisme : il ne propose pas toujours des solutions. Il propose une colère. Une colère légitime, souvent. Une colère qui dit « vous nous avez trahis ». Et en Lettonie, cette colère, elle est bien là. Elle est dans les petites villes, dans les régions rurales, là où les usines ferment, où les salaires stagnent, où les jeunes partent. Là où l’Europe, avec ses directives et ses rapports, ne met jamais les pieds.
Et puis, il y a ce détail qui en dit long : le taux d’abstention. En 2018, il était de 32 %. Cette fois ? 38 %. Presque un électeur sur deux qui ne voit pas l’intérêt de voter. Qui ne croit plus en rien. Qui, peut-être, attend juste que quelqu’un lui donne une raison de revenir. Le populisme ne triomphe pas quand les gens votent pour lui. Il triomphe quand ils ne votent plus du tout.
La coalition qui va tout faire pour ignorer le problème
Alors, Kulbergs va former sa coalition. Avec qui ? Avec les libéraux, probablement. Avec les centristes, peut-être. Avec tout le monde, sauf Lettonie d’abord. Parce que c’est comme ça que ça marche, en Europe. On serre les dents, on fait semblant de ne pas voir la menace, et on espère que ça va passer. Sauf que ça ne passe jamais.
Prenez la Hongrie. Prenez la Pologne. Prenez même la France, avec son RN qui frôle les 50 % aux européennes. Partout, le même scénario. Un parti pro-européen qui tient bon. Un parti populiste qui monte. Et des dirigeants qui font comme si de rien n’était. Parce que reconnaître le problème, ça voudrait dire changer de discours. Ça voudrait dire arrêter de promettre la croissance magique, les emplois qui reviennent, la prospérité pour tous. Ça voudrait dire admettre que l’Europe, avec ses règles, ses traités, ses bureaucrates à Bruxelles, ne répond plus aux attentes de ses citoyens.
En Lettonie, Kulbergs a une marge de manœuvre. Il peut encore jouer les modérés. Il peut encore se targuer d’être le rempart contre le populisme. Mais pour combien de temps ? Parce que le vrai danger, ce n’est pas Lettonie d’abord aujourd’hui. C’est Lettonie d’abord dans cinq ans. Dans dix ans. Quand les électeurs auront vraiment eu assez. Quand ils auront compris que les promesses des partis traditionnels ne valent plus rien. Quand ils auront voté pour la colère une fois de trop.
Et puis, il y a cette question qui tue : que se passerait-il si Kulbergs perdait sa majorité ? Si Lettonie d’abord devenait incontournable ? Si ses députés, avec leurs discours anti-immigration, anti-UE, anti-élites, devaient être intégrés dans une coalition ? Personne n’en parle. Personne ne veut y penser. Parce que c’est l’inconnu. L’inconnu qui fait peur. L’inconnu qui pourrait tout faire basculer.
L’Europe ferme les yeux, et la Lettonie paie
Bruxelles regarde la Lettonie. Elle voit un pays stable. Un pays qui respecte les règles. Un pays qui vote pour l’Europe. Elle ne voit pas les fissures. Elle ne voit pas les électeurs qui se détournent. Elle ne voit pas les partis populistes qui montent, qui grignotent, qui attendent leur heure. Parce que l’UE, elle a ses priorités. La croissance, les marchés, la compétition avec la Chine. Pas les petites crises politiques d’un pays de trois millions d’habitants. Pas les colères qui montent.
Pourtant, la Lettonie, c’est un miroir. Un miroir qui renvoie l’image de ce que pourrait devenir l’Europe si elle continue à ignorer les signes. Si elle continue à croire que les populistes, ça ne gagne jamais vraiment. Si elle continue à penser que les électeurs, un jour ou l’autre, reviendront dans le giron des partis traditionnels. Spoiler : ils ne reviendront pas.
Prenez ce chiffre, par exemple : 42 % des Lettons (source : Eurobaromètre 2023) se disent « fiers d’être Européens ». 42 %. Le reste ? Le reste, c’est ceux qui ne s’en soucient plus. Ceux qui trouvent que l’UE, c’est trop de règles, trop de contraintes, trop de promesses non tenues. 42 %. C’est la majorité relative. C’est la majorité qui fait la différence. Et c’est cette majorité-là que les partis pro-européens ont perdue. Pas en une fois. Mais petit à petit.
Ce que personne ne dit à Riga
En Lettonie, on parle de coalition. On parle de stabilité. On parle de continuité. On ne parle pas de la vraie question. La vraie question, c’est celle-ci : pourquoi les électeurs votent-ils de plus en plus pour des partis qui promettent de casser ce que les autres ont construit ?
Parce que les autres, ils ont échoué. Ils ont échoué sur l’emploi. Le chômage en Lettonie ? 6,2 % (Eurostat 2023). Officiellement, c’est mieux qu’avant la crise. Officieusement, c’est une blague. Parce que ces chiffres, ils cachent tout. Les CDD précaires. Les salaires de misère. Les jeunes qui partent. Les usines qui ferment. L’Europe, elle, elle voit les chiffres. Elle ne voit pas les visages.
Parce que les autres, ils ont échoué sur les inégalités. Riga, la capitale, elle brille. Elle attire les investisseurs, les startups, les touristes. Le reste du pays ? Le reste du pays, il dépérit. Les petites villes, elles se vident. Les hôpitaux, ils manquent de tout. Les routes, elles sont défoncées. Et l’UE ? L’UE, elle finance des projets pharaoniques. Des autoroutes, des éco-villes, des musées. Mais pas les hôpitaux de province. Pas les écoles qui ferment. Pas les gens qui n’ont plus rien à perdre.
Parce que les autres, ils ont échoué sur la démocratie. La Lettonie, c’est un pays où les oligarques font la loi. Où les médias sont contrôlés. Où la justice plie sous les pressions. Où l’Europe ferme les yeux. Parce que la Lettonie, elle est petite. Elle est pauvre. Elle ne pèse pas lourd dans les décisions de Bruxelles. Alors on la laisse faire. On lui donne des subventions. On lui fait des sourires. On lui dit « continue comme ça ». Sans jamais se demander ce que ça veut dire, « comme ça ».
La vraie menace n’est pas populiste : c’est l’indifférence
Lettonie d’abord est un danger. Mais ce n’est pas le vrai danger. Le vrai danger, c’est l’indifférence. L’indifférence des électeurs. L’indifférence des médias. L’indifférence des partis pro-européens, qui croient encore que tout ira bien. Qui croient encore que les gens voteront toujours pour eux.
En Lettonie, comme ailleurs, le populisme ne gagne pas parce qu’il est fort. Il gagne parce que les autres sont faibles. Parce qu’ils ne répondent plus aux attentes. Parce qu’ils continuent à parler une langue que plus personne ne comprend. Parce qu’ils ont oublié ce que ça veut dire, gouverner pour les gens.
Alors Kulbergs va former sa coalition. Il va continuer à faire semblant. Il va continuer à jouer les élèves modèles. Et dans cinq ans, peut-être, il perdra. Pas à cause de Lettonie d’abord. Mais parce que les gens auront eu assez. Assez des promesses. Assez des mensonges. Assez de l’Europe qui les ignore. Assez de tout.
Et ce jour-là, ce ne sera pas une surprise. Ce sera une évidence. Une évidence que personne n’aura voulue.