52 % des Ouezanais n’ont jamais été contactés par un candidat

À Ouezzane, Ahmed El Bouari multiplie les tournées de terrain pour écouter les citoyens. Mais derrière les promesses de développement, une question persiste : pourquoi tant de silence ailleurs ?

Publié le 21 septembre 2026 à 08:02
52 % des Ouezanais n’ont jamais été contactés par un candidat

Le café du matin traîne encore sur la table basse quand Ahmed El Bouari pousse la porte de la coopérative agricole de Sidi Ali. Pas de discours préparé, pas de discours. Juste une question : « Pourquoi vos tomates pourrissent-elles avant d’arriver à Casablanca ? » La réponse, il la connaît déjà. « Les routes ne sont pas goudronnées depuis 2018 », grogne un agriculteur en essuyant ses mains sur son pantalon. « Et les subventions ? » « Elles arrivent en retard. Toujours. » El Bouari hoche la tête. « On va voir ça. » Pas de promesse en l’air. Juste un engagement noté sur un carnet, comme un créancier impayé. C’est comme ça qu’il travaille depuis trois mois : des tournées de terrain qui ressemblent à des auditions de comptabilité morale. Pas de selfies devant des panneaux « Votez pour moi », mais des listes de doléances griffonnées à la hâte sur des tickets de caisse. « Ici, on ne fait pas de la politique spectacle », lance-t-il en refermant son carnet après une heure passée dans une école du quartier de Bab Tazart. « On fait du reporting. » Le reporting, c’est le nouveau mot à la mode chez les candidats qui veulent croire qu’ils font autre chose que du marketing électoral. Sauf que le reporting, ça se vérifie. Et là, les chiffres parlent. Selon une étude de l’Observatoire des Élections Marocaines (OEM), 52 % des Ouezanais déclarent n’avoir été contactés par aucun candidat depuis le début de la campagne. Pas même pour une poignée de main en vitesse. Rien. « On nous ignore », résume Fatima, 48 ans, mère de trois enfants, qui vend des légumes sur la place publique. « Les candidats, ils viennent quand il y a une manif ou quand il faut signer des pétitions. Le reste du temps, on est des fantômes. » El Bouari, lui, assume son statut d’exception. « Les autres font du terrain quand ça leur arrange », dit-il sans détour. « Moi, je fais du terrain parce que c’est mon boulot. » Son boulot, c’est de vendre du développement économique et social. En clair : des emplois, des routes, des écoles. Pas des discours. « Les gens veulent des résultats, pas des slogans », martèle-t-il en montrant une carte où il a surligné les zones « prioritaires », celles où les promesses de 2021 n’ont jamais abouti. Pourtant, même lui a ses limites. Quand on lui demande pourquoi les promesses de 2016 n’ont jamais été tenues, il répond par une autre question : « Vous croyez que je contrôle tout ? » Non. Mais il contrôle son image. Et ça, c’est déjà beaucoup. Le vrai problème, c’est que personne ne contrôle les autres. À Ouezzane, comme ailleurs, les candidats arrivent quand les urnes sont proches. Pas avant. Pas pendant. Juste avant. « Ils savent qu’on vote pour eux, pas avec eux », soupire un enseignant du lycée Ibn Khaldoun, qui a refusé de donner son nom. « Ils viennent quand c’est trop tard pour changer quoi que ce soit. » El Bouari, lui, mise sur la transparence. Il poste des vidéos de ses tournées sur Instagram, pas pour se mettre en valeur, mais pour montrer les problèmes. « Regardez », dit-il en sortant son téléphone. « Ici, c’est la canalisation d’égouts qui déborde depuis deux ans. Là, c’est l’école sans électricité. » Les images sont brutes. Pas de filtres. Pas de retouches. Juste la réalité. « Si je me présente en 2026, ce sera avec ça. Pas avec des promesses. » Mais est-ce que ça changera quelque chose ? Les précédentes élections ont prouvé le contraire. Les promesses de 2016 ? Oubliées. Les projets de 2021 ? En stand-by. Les budgets votés ? Détournés. « On nous prend pour des idiots », lance un artisan du souk El Had. « Ils viennent, ils promettent, ils repartent. Et nous, on reste avec les problèmes. » El Bouari, lui, ne repartira pas. Du moins, c’est ce qu’il dit. « Je serai là jusqu’au bout », affirme-t-il en serrant la main d’un vieux pêcheur du port. « Même si ça ne sert à rien. » Pourtant, quelque chose cloche. Dans une ville où le chômage touche 18 % de la population active (source : HCP, 2023), où les petites entreprises ferment les unes après les autres faute de soutien, où les jeunes diplômés quittent la région par milliers, les tournées de terrain ne suffisent pas. « Écouter, c’est bien », reconnaît un responsable associatif sous couvert d’anonymat. « Mais si après, rien ne bouge, à quoi ça sert ? » La vraie question, c’est celle-ci : Est-ce qu’El Bouari est différent ? Ou est-ce qu’il fait juste ce que les autres n’osent pas faire ? Parce qu’un candidat qui écoute, ça n’a rien d’exceptionnel. Ce qui compte, c’est ce qu’il fait avec ce qu’il entend. Et là, personne ne sait. Pas encore. ## Les promesses qui n’arrivent jamais À Ouezzane, les listes de doléances sont longues comme des listes de courses. « On veut des routes. On veut des écoles. On veut des hôpitaux. » Et puis il y a les choses qu’on ne dit pas, celles qui pèsent plus lourd que tout le reste. « On veut qu’on nous écoute. Vraiment. Pas juste quand c’est commode. » Le problème, c’est que les promesses, ça se mesure. Et à Ouezzane, la règle est simple : si ça n’est pas écrit, ça n’existe pas. « En 2016, on nous a promis un centre de formation pour les jeunes », raconte un ancien candidat malheureux, aujourd’hui retraité. « Où est-il ? » « Il n’a jamais été construit. » « Pourquoi ? » « Parce que les budgets ont été détournés. Parce que les responsables ont changé d’avis. Parce que personne ne voulait se faire engueuler. » El Bouari, lui, veut se faire engueuler. « Je veux qu’on me dise non », dit-il sans rire. « Je veux qu’on me dise que c’est impossible. Comme ça, au moins, je saurai où je mets les pieds. » Mais le vrai piège, c’est l’illusion. Parce que même lui, il sait que les promesses, ça se négocie. « Un candidat, ça ne décide de rien », explique-t-il en buvant un thé à la menthe chez un notaire du centre-ville. « Ça propose. Ça plaide. Ça espère. » Le reste, c’est une question de pouvoir. Et à Ouezzane, comme ailleurs, le pouvoir ne se partage pas. Il se prend. Ou il s’hérite. « Les gens ici, ils savent que je ne peux pas tout faire », admet El Bouari. « Mais ils veulent que j’essaie. Même si ça ne marche pas. » Le problème, c’est que ça ne marche jamais. Ou presque. « En 2021, on nous a promis un nouveau marché couvert », se souvient un commerçant du souk. « Aujourd’hui, il est toujours en chantier. » « Et les emplois ? » « Les emplois, ils sont partis ailleurs. » ## Le développement qui traîne Le développement, à Ouezzane, c’est comme un train en retard. Toujours annoncé, jamais à l’heure. « On nous parle de projets depuis 20 ans », soupire un ingénieur municipal en poste depuis 15 ans. « Mais quand est-ce qu’on les voit ? » La réponse, c’est simple : quand ça arrange quelqu’un d’autre. Parce que les projets, ça se finance. Et ceux qui financent, ce ne sont pas les candidats. Ce sont les lobbies. Les entreprises. Les hommes d’affaires qui décident où l’argent va. « Les promesses électorales, c’est du vent », lance un responsable syndical. « Ce qui compte, c’est ce que les vrais décideurs veulent bien entendre. » El Bouari, lui, veut entendre autre chose. « Je ne veux pas être le porte-parole des lobbies », dit-il en regardant la mer, comme si les vagues pouvaient lui donner une réponse. « Je veux être celui qui pose les bonnes questions. » Mais les bonnes questions, ça dérange. « Quand tu commences à demander pourquoi les subventions ne arrivent pas, tu te fais des ennemis », avertit un ancien conseiller municipal. « Et à Ouezzane, les ennemis, ça se venge. » Pourtant, El Bouari continue. Parce que c’est tout ce qu’il a. « Je n’ai pas d’argent. Je n’ai pas de réseau. Je n’ai pas de protection. » Alors il a ses tournées. Ses carnets. Ses promesses griffonnées. « C’est tout ce que je peux faire », dit-il en rangeant ses notes. « Mais c’est déjà plus que ce que font les autres. » ## Le vrai jeu : qui contrôle quoi ? Derrière les promesses de développement, il y a une guerre silencieuse. Celle des intérêts. Celle des réseaux. Celle des hommes qui décident sans jamais se présenter devant les urnes. « Les vrais décideurs, vous ne les verrez jamais en campagne », explique un ancien haut fonctionnaire de la région. « Parce qu’ils n’ont pas besoin de vous. » À Ouezzane, les projets bloqués sont légion. Le centre de santé promis en 2019 ? Toujours en discussion. La route vers Tétouan ? En attente de « financements supplémentaires ». Le lycée agricole ? « En cours d’étude », répond-on systématiquement. La vraie question, c’est : qui bloque quoi ? « Les promesses, ça se fait et ça se défait », résume un entrepreneur local. « Ce qui compte, c’est de savoir qui tire les ficelles. » El Bouari, lui, veut tirer les ficelles. « Je veux savoir pourquoi les choses ne bougent pas », dit-il en regardant une carte où il a surligné les projets abandonnés. « Et je veux que les gens sachent que je pose la question. » Mais est-ce que ça suffira ? Personne ne sait. Parce que le vrai pouvoir, à Ouezzane comme ailleurs, ne se gagne pas en promettant. Il se prend. Ou il s’hérite. « Les élections, c’est comme un marché », conclut un vieux marchand du souk. « Ceux qui ont les bonnes relations, ils gagnent. Les autres, ils perdent. » El Bouari, lui, n’a pas de relations. Juste des carnets. Juste des promesses. Juste l’espoir que cette fois, ce sera différent. Mais l’espoir, ça ne paie pas les factures. Et à Ouezzane, les factures, elles s’accumulent. Toujours. ## Ce que ça change (ou pas) Alors, est-ce qu’El Bouari changera quelque chose ? Personne ne le sait. Parce que les élections, c’est comme un jeu de cartes truqué. « Les règles, on ne les connaît jamais à l’avance », dit un journaliste local qui couvre la région depuis 20 ans. « Mais une chose est sûre : ceux qui jouent avec les règles, ils gagnent toujours. » El Bouari joue autrement. Il écoute. Il note. Il pose des questions. « Je ne veux pas être un autre candidat qui promet et oublie », dit-il en serrant la main d’une mère de famille dans un quartier populaire. « Je veux être celui qui se souvient. » Mais se souvenir, ça ne suffit pas. Il faudrait aussi agir. Décider. Forcer. « Les gens ici, ils veulent des résultats », reconnaît-il. « Pas des excuses. Pas des promesses. Des résultats. » Le problème, c’est que les résultats, ça se fait avec du pouvoir. Et le pouvoir, à Ouezzane, ne se donne pas. Il se prend. « Si je gagne, je ferai tout ce que je peux », promet El Bouari. « Mais je ne suis pas dupe. Je sais que ce sera difficile. » Pourtant, il continue. Parce que c’est tout ce qu’il a. « Je n’ai pas d’argent. Je n’ai pas de protection. Je n’ai pas de réseau. » Alors il a ses tournées. Ses carnets. Ses promesses griffonnées. « C’est déjà quelque chose », dit-il en souriant. « Même si ce n’est pas assez. » À Ouezzane, les élections de 2026 ne seront pas différentes des autres. Les promesses seront les mêmes. Les déceptions aussi. Sauf qu’El Bouari, lui, ne mentira pas. « Je ne promettrai pas ce que je ne peux pas faire », dit-il en rangeant son carnet. « Même si ça veut dire que je n’aurai pas votre vote. » Parce que la vérité, c’est que personne ne veut entendre ça. Les gens veulent des miracles. Pas des constats. « Je préfère être honnête et perdre », conclut-il. « Que de gagner en mentant. » Et puis il part. Vers une autre tournée. Un autre café. Une autre promesse griffonnée. Parce qu’à Ouezzane, les élections, ça ne se gagne pas en promettant. Ça se gagne en écoutant. En notant. En se battant. Même quand tout semble perdu. Et ça, personne ne le fait vraiment. Sauf lui. Pour l’instant.

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R Galaxie Rédaction

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