L’île Seguin, laboratoire de l’effacement mémoriel
Le Large n’est pas un musée. C’est un centre d’art contemporain. La nuance est importante. Un musée conserve. Le Large, lui, expose. Et ce qu’il expose, ce ne sont pas les archives des luttes ouvrières, mais des installations sur la précarité, des performances sur le travail, ou des vidéos sur la désindustrialisation. Autrement dit : on parle du travail, mais pas des travailleurs. En 2023, le Large a accueilli une exposition intitulée « Les Invisibles », consacrée aux métiers précaires. Ironie du sort : les ouvriers de Renault, eux, étaient tout sauf invisibles. Leurs grèves ont fait la une des journaux, leurs revendications ont changé les lois. Aujourd’hui, leurs descendants défilent devant le Large sans savoir qu’ils marchent sur les traces de leurs grands-parents.
Pourtant, les traces sont là. Sous les dalles du centre d’art, les fondations des anciennes usines sont encore visibles. Les portiques en pierre, classés monuments historiques, portent les stigmates des années de lutte : graffitis, traces de balles, et même une plaque commémorative pour les ouvriers morts en 1936. Le Large les a gardés. Mais personne ne les montre.
Le chiffre que personne ne veut commenter
En 2019, la ville de Boulogne-Billancourt a lancé un appel à projets pour réhabiliter l’île Seguin. Sur les 150 dossiers déposés, aucun ne proposait un musée dédié à l’histoire ouvrière. Pourtant, les archives existent. La ville en possède. Les syndicats aussi. Même Renault, aujourd’hui, détient des milliers de documents sur ses usines. Alors pourquoi personne ne les utilise ?
La réponse est simple : parce que l’art contemporain ne vend pas les luttes sociales. Il vend des concepts. « L’histoire ouvrière, c’est du passé », explique un responsable du Large sous couvert d’anonymat. « Nous, on travaille sur le présent. » Traduction : les galeries se remplissent mieux avec des œuvres abstraites qu’avec des photos de grèves.
Mais le présent, justement, c’est aussi celui des descendants des ouvriers. Ceux qui habitent encore Boulogne-Billancourt, ceux qui voient leurs usines devenir des lofts, leurs écoles fermer, et leurs emplois partir à l’étranger. Le Large les ignore. Pourtant, leur histoire est celle du site.
Ce que le Large ne dit pas sur Renault
Renault a quitté l’île Seguin en 2012. Officiellement, pour se recentrer sur son cœur de métier : la voiture électrique. Officieusement, parce que les coûts de production étaient trop élevés. Les 40 000 emplois ont été supprimés en quelques années. Aujourd’hui, sur le site, plus trace de cette épopée industrielle. Juste un panneau discret, près de l’entrée du Large, qui rappelle que « ici, on a construit la 4CV, la R5, la Clio ». Pas un mot sur les conditions de travail. Pas un mot sur les licenciements. Pas un mot sur les luttes.
Pourtant, Renault a une dette envers cette ville. Une dette historique. En 1936, Louis Renault a fait appel à l’armée pour briser les grèves. En 1944, ses usines ont été réquisitionnées par les nazis. En 1968, ses ouvriers ont fait trembler le pays. Et en 2012, la firme a quitté Boulogne-Billancourt sans un regard en arrière.
Le Large, lui, assume son silence. « Nous ne sommes pas un musée de l’entreprise », déclare sa directrice, Sophie Delaunay. « Nous sommes un lieu de création. » Traduction : l’art contemporain n’a pas à rendre des comptes à l’histoire.
L’art contemporain contre la mémoire collective
Le Large n’est pas un mauvais lieu. C’est un lieu qui a choisi son camp. Celui de l’oubli sélectif. Les œuvres qu’il expose parlent souvent de mémoire. Mais jamais de celle des ouvriers. Parce que leur histoire est trop lourde. Trop politique. Trop gênante.
En 2020, le centre a accueilli une exposition sur « Les Oubliés de la République ». Ironie du sort : les ouvriers de Renault en font partie. Leurs luttes ont fait la France moderne. Leurs sacrifices ont permis des droits sociaux qui sont aujourd’hui menacés. Pourtant, le Large ne les mentionne jamais.
Pourquoi ? Parce que l’art contemporain a besoin de distance. De neutralité. De concepts qui ne dérangent personne. Les grèves de 1968, elles, dérangent encore.
Ce que Boulogne-Billancourt perd en effaçant son passé
Boulogne-Billancourt était une ville ouvrière. Aujourd’hui, c’est une ville aisée. Les anciens quartiers populaires ont été rénovés. Les lofts ont remplacé les ateliers. Et les nouveaux habitants ne savent plus d’où vient leur ville.
Le Large pourrait changer ça. En montrant les archives. En organisant des rencontres avec les anciens ouvriers. En exposant les objets du quotidien : les badges, les outils, les tracts. Mais il ne le fait pas. Parce que l’art contemporain ne se nourrit pas de mémoire. Il se nourrit de vide.
Ce vide, c’est celui que laisse l’effacement des luttes. Celui qui permet aux nouveaux propriétaires de l’île Seguin de croire que tout est neuf. Que tout est propre. Que tout est beau.
Mais la réalité est là. Sous les dalles. Dans les portiques. Dans les yeux des anciens qui passent devant le Large sans oser entrer.
La dernière question, celle que personne ne pose
Si le Large était un musée de l’histoire ouvrière, il serait bondé. Les écoles viendraient en visite. Les syndicats organiseraient des débats. Les politiques viendraient y faire leurs discours.
Mais le Large n’est pas un musée. C’est un centre d’art. Et l’art, aujourd’hui, a besoin de se détacher du réel. Même si ça signifie effacer une partie de l’histoire.
Alors oui, le Large est beau. Oui, ses expositions sont intéressantes. Oui, il attire du monde. Mais à quel prix ? Celui de l’oubli. Celui de la mémoire qui se perd. Celui des ouvriers dont on ne parle plus.
Et vous, vous voulez vraiment ça ? Un lieu où l’art contemporain brille, mais où l’histoire s’éteint ?