La dernière partie avant la fermeture
Un samedi soir, comme les autres. La salle est remplie, mais pas trop. Une quinzaine de joueurs autour des tables, des dés qui roulent, des cartes qui claquent. La Revanche, ce pub ludique de Saint-Roch, fonctionne encore comme un lieu de passage. Pourtant, dans deux mois, ce sera fini. Les murs seront vides, les étagères déballées, et les habitués devront chercher ailleurs. Personne ne semble s’en émouvoir. Pas même les joueurs.
Pourtant, La Revanche n’était pas qu’un bar. C’était un repère. Un endroit où les gens qui aiment les jeux de société pouvaient se retrouver sans avoir l’impression de déranger. Où un novice pouvait demander conseil sans se faire juger. Où les parties de Catan ou de Dixit duraient jusqu’à l’aube sans que personne ne râle. Douze ans. Assez pour devenir une institution, non ?
Mais les institutions, ça se défend.
Et là, personne ne bronche. Pas les associations de joueurs, pas les médias locaux, pas même les réseaux sociaux. Pourtant, La Revanche n’était pas un lieu anodin. À Montréal, où les cafés ludiques pullulent, celui-ci avait une particularité : il était ancré dans un quartier populaire, Saint-Roch, loin des zones branchées où les board games sont devenus un loisir tendance. Ici, on venait pour jouer, point. Pas pour faire instagrammable.
Alors pourquoi cette indifférence ?
Un marché qui ne veut plus de ses lieux
Il y a deux ans, La Revanche a changé de propriétaire. Le nouveau gérant, un passionné mais peu expérimenté en gestion commerciale, a tenté de moderniser l’endroit. Résultat : des soirées à thème, des partenariats avec des influenceurs locaux, des jeux vidéo en plus des jeux de société. Bref, tout ce qu’un pub ludique doit faire pour survivre en 2024.
Sauf que ça n’a pas marché. Les joueurs réguliers ont râlé. Les nouveaux clients ne sont jamais revenus. Et les comptes n’ont jamais décollé. Le problème ? La Revanche n’était pas un lieu pour les early adopters des jeux de société. C’était un endroit pour les vrais joueurs. Ceux qui viennent pour la partie, pas pour le décor.
Le marché des jeux de société à Montréal est saturé.
D’après une étude de Ludopolis (plateforme spécialisée dans les jeux de société au Québec), le nombre de cafés ludiques a explosé depuis 2018. Aujourd’hui, il y en a une dizaine dans la grande région de Montréal. Trop, peut-être. Les joueurs se dispersent. Les lieux peinent à remplir leurs salles. Et les propriétaires, eux, ferment les yeux.
La Revanche n’est pas un cas isolé. Le Dé, un autre pub ludique du Plateau, a failli fermer l’an dernier. La Maison des Jeux, à Laval, a dû réduire ses horaires. Le modèle économique est fissuré. Pourtant, personne ne semble vouloir en parler.
Saint-Roch, un quartier qui ne retient plus rien
Saint-Roch, c’était le quartier des contre-cultures. Des bars underground, des galeries d’art, des lieux où l’on venait pour ce qu’ils étaient, pas pour ce qu’ils représentaient. La Revanche s’y inscrivait parfaitement. Un endroit où les gens pouvaient être eux-mêmes, sans filtre.
Sauf que Saint-Roch a changé. Comme beaucoup de quartiers populaires, il est devenu une cible pour les promoteurs immobiliers. Les loyers ont explosé. Les petits commerces ferment les uns après les autres. Et les lieux comme La Revanche, qui ne peuvent pas se permettre de monter leurs prix, disparaissent sans faire de vagues.
La gentrification tue plus que les cafés.
Elle tue les repères. Les lieux où l’on se retrouvait sans avoir à justifier sa présence. Les endroits qui donnaient une âme à un quartier. La Revanche n’était pas grand-chose. Juste un petit pub avec des jeux et une bière à 6,50$. Mais c’était le leur. Et maintenant, il n’y a plus rien.
Et après ?
Les joueurs de Saint-Roch vont devoir se rabattre sur le Plateau ou Villeray. Les nouveaux venus ne comprendront pas pourquoi ce lieu comptait autant. Et les propriétaires, eux, continueront à parier sur des modèles qui ne marchent plus.
La fermeture de La Revanche n’est pas une tragédie. C’est un symptôme. Celui d’un marché qui ne sait plus ce qu’il veut. Celui d’un quartier qui ne reconnaît plus ses propres enfants. Et celui d’une communauté de joueurs qui, peut-être, a perdu son âme en voulant trop plaire.
La prochaine fois que vous entendrez parler d’un café ludique qui ferme, ne vous dites pas que c’est dommage. Demandez-vous plutôt pourquoi personne ne se bat pour les sauver.