Un plan qui sent le désengagement à plein nez
La Poste parle de « pistes de travail ». Les syndicats, eux, parlent de « démantèlement du service public ». Entre les deux, il y a un gouffre. Et personne ne semble pressé de le combler. Le projet, c’est de remplacer les bureaux par des « relais » : soit des commerçants partenaires (boulangeries, pharmacies), soit des agences gérées par les mairies. Sur le papier, ça a l’air malin. Moins de frais fixes, plus de flexibilité. Sauf que sur le terrain, ça se traduit par des horaires de ouf, des files d’attente interminables et un service qui dépend désormais des bonnes volontés des commerçants du coin. À Saint-Denis, par exemple, une épicerie a accepté d’accueillir un relais postal. Problème : elle ferme à 19h. Alors bon, si vous travaillez jusqu’à 18h30, vous pouvez toujours envoyer votre courrier. Sinon, dommage. C’est ça, le progrès.
Et puis il y a le coût caché. Les communes, déjà à la ramasse, doivent maintenant assumer une partie de la charge. La mairie de Lille a calculé que gérer une agence communale coûte deux fois moins cher qu’un bureau de poste classique. Sauf que Lille est une grande ville. Dans les petites communes, où les budgets sont serrés, c’est une autre histoire. À Mâcon, la mairie a refusé net. « On n’a pas les moyens de prendre le relais », a lancé le maire, sans détour. Résultat : les usagers se retrouvent avec un désert postal. Parce que La Poste, elle, ne propose pas de solution de repli. Juste des fermetures.
Le pire ? Personne ne semble vraiment s’en soucier. Les syndicats manifestent, bien sûr, mais sans grand écho. L’État, lui, se planque derrière des rapports et des commissions. Et les usagers ? Ils s’adaptent. Parce que quand le service public recule, les gens finissent par baisser les bras. Sauf que cette fois, ce n’est pas une simple baisse de budget. C’est une stratégie. Et elle a un nom : le « moins-disant ».
Les commerçants, nouveaux gendarmes du service public ?
Alors oui, les boulangeries et les pharmacies vont accueillir des relais postaux. Mais à quelle condition ? Celle d’être « partenaires », bien sûr. Ce qui signifie, en clair, qu’ils doivent accepter les horaires imposés par La Poste, les stocks de timbres et les colis à gérer en plus de leur activité principale. Et surtout, ils ne touchent pas un centime de plus. « On nous demande de jouer les auxiliaires de l’État sans compensation », grogne un pharmacien du Nord, qui a refusé le partenariat. « Je vends déjà des médicaments, pas des enveloppes. »
Sauf que La Poste n’a pas le choix. Elle doit réduire ses coûts, et vite. Le groupe cumule les pertes depuis des années, et l’État, son actionnaire majoritaire, ne veut plus injecter un sou. Alors on ferme, on externalise, on fait porter le chapeau aux communes et aux commerçants. Le tout en évitant soigneusement le débat public. Parce que si on pose la question « Et les usagers, dans tout ça ? », les réponses sont floues. « On étudie les alternatives », « on reste à l’écoute ». Des phrases toutes faites qui ne veulent rien dire.
Pourtant, les alternatives existent. En Allemagne, les bureaux de poste sont souvent gérés en partenariat avec les collectivités, mais avec des garanties sur les horaires et les services. En Suède, l’État a même nationalisé à nouveau certains bureaux pour éviter la désertification. Ici, rien. Juste un silence assourdissant. Comme si on avait décidé que le service public pouvait très bien se passer de vous.
Ce que les syndicats ne disent pas (mais qu’ils pensent)
Les syndicats de La Poste, eux, ont les dents longues. Ils dénoncent « un recul historique », « une trahison », « la fin du service universel ». Ils ont raison sur le fond. Mais ils évitent soigneusement d’aborder un sujet qui fâche : et si, au fond, cette réorganisation était une façon de préparer le terrain pour une privatisation totale ?
Parce que voyez-vous, quand on externalise, on ouvre la porte à tout. Aux franchises privées, aux partenariats avec des géants du e-commerce, aux horaires qui s’adaptent aux algorithmes plutôt qu’aux besoins des citoyens. La Poste devient une coquille vide, et les usagers, des clients parmi d’autres. « On n’est plus dans le service public, on est dans le business », lâche un syndicaliste sous le couvert de l’anonymat. « Et le business, ça ne sert pas les gens. Ça sert les actionnaires. »
Sauf que les actionnaires, dans ce cas, c’est l’État. Alors on se demande bien pourquoi il laisse faire. Peut-être parce qu’il a d’autres priorités. Ou peut-être parce qu’il a compris, lui aussi, que le service public, ça coûte trop cher. Trop cher pour les contribuables, trop cher pour les collectivités, trop cher pour les commerçants. Alors on ferme. On externalise. On fait semblant d’écouter. Et on attend que les gens s’habituent.
Le piège des relais : quand le service public devient un service optionnel
Prenez le cas de cette retraitée de 72 ans, à Clermont-Ferrand. Elle va tous les matins à la poste pour toucher sa pension et envoyer ses cartes postales. Depuis que le bureau le plus proche a été transformé en « relais » chez le boucher du coin, elle doit maintenant se lever à 6h30 pour être sûre d’y arriver avant la fermeture. « Avant, je pouvais venir à 10h, sans problème », soupire-t-elle. « Maintenant, je dois me lever comme un poulet. Et si je rate mon créneau, je repasserai demain. »
C’est ça, l’innovation sociale. Des retraités qui se lèvent à l’aube pour un service qui était censé être universel. Des parents qui doivent gérer leurs démarches administratives entre deux courses, parce que la mairie a fermé son guichet à 17h. Des étudiants qui doivent faire la queue chez le boulanger pour envoyer un colis, parce que le bureau le plus proche est à 20 minutes à pied.
Et La Poste, dans tout ça ? Elle se lave les mains. « On a proposé des solutions », répète-t-elle en chœur. Sauf que les solutions, c’est comme les horaires : elles ne sont pas pour tout le monde. Juste pour ceux qui peuvent s’adapter. Les autres ? Ils devront se débrouiller.
La vraie question : qui paiera l’addition ?
Parce que voyez-vous, le problème avec les relais, c’est qu’ils ne sont pas gratuits. Quelqu’un doit payer. Soit les communes, soit les commerçants, soit les usagers. À Saint-Étienne, la mairie a calculé que maintenir une agence communale coûterait 80 000 euros par an. Une somme rondelette, surtout quand les budgets sont serrés. Alors on se demande bien qui va cracher au bassinet.
L’État ? Il a déjà réduit ses subventions. Les collectivités ? Elles sont à la limite du gouffre financier. Les commerçants ? Ils n’ont pas que ça à faire. Alors qui reste-t-il ? Les usagers, bien sûr. Ceux qui vont devoir payer plus cher pour un service de moins en moins accessible. Ceux qui vont devoir se plier aux horaires des boulangeries plutôt qu’à leurs propres emplois du temps. Ceux qui vont devoir accepter que le service public ne soit plus un droit, mais une option.
Et le pire, c’est que personne ne semble s’en offusquer. Parce que quand le service public recule, les gens finissent par oublier ce qu’il était. Ils s’habituent aux fermetures. Aux files d’attente. Aux horaires de misère. Ils baissent les bras. Et puis un jour, ils réalisent qu’ils n’ont plus le choix.
Alors oui, La Poste ferme 400 bureaux. Mais ce n’est pas le vrai problème. Le vrai problème, c’est qu’elle le fait sans que personne ne lève le petit doigt. Parce que quand le service public n’est plus une priorité, c’est que plus personne ne croit en lui. Et ça, c’est bien plus grave que quelques fermetures de guichets.
La dernière ligne droite.
Parce que voyez-vous, les relais, c’est bien joli sur le papier. Mais sur le terrain, ça signifie une chose : le service public n’est plus pour tout le monde. Juste pour ceux qui peuvent (ou veulent) s’adapter. Les autres ? Ils devront se tourner vers des solutions privées. Et payer le prix fort. Alors la prochaine fois que vous entendrez La Poste parler de « modernisation » ou de « flexibilité », souvenez-vous de cette retraitée de Clermont-Ferrand. Celle qui se lève à 6h30 pour un service qui était censé être à sa portée. Parce que la modernisation, parfois, ça rime avec abandon. Et que le vrai scandale, ce n’est pas la fermeture des bureaux. C’est le silence qui les accompagne.