La Mongolie étouffe sans essence russe et personne ne veut en parler

Nasanjargal attend depuis cinq heures à la pompe. Derrière lui, une pénurie qui n’est pas mongole, mais le résultat d’un embargo déguisé. Les sanctions sur la Russie frappent aussi loin que la steppe, et personne ne semble s’en soucier. Pourquoi ?

Publié le 8 septembre 2026 à 22:07
La Mongolie étouffe sans essence russe et personne ne veut en parler

Le jour où la Mongolie a découvert qu’elle n’était pas autonome en carburant

Nasanjargal a 68 ans. Il est assis sur un tonneau rouillé devant une station-service en plein désert de Gobi, là où l’horizon se perd dans un brouillard de poussière et de diesel. Cinq heures qu’il poireaute. Cinq heures à regarder les autres conducteurs s’impatienter, les moteurs des 4x4 tournent au ralenti pour économiser les dernières gouttes de carburant. À un moment, un type a sorti un bidon de 20 litres et a commencé à faire la queue deux fois. Le pompiste, un gars en veste de cuir usée jusqu’à la trame, a juste haussé les épaules. « Rosneft ne livre plus. Et sans eux, on est à sec. »

Rosneft. Le géant russe du pétrole. Celui que l’Europe a mis au ban sans trop y penser. Celui dont personne, en Occident, ne semble se soucier quand il arrête de pomper en Mongolie. Pourtant, c’est bien là, dans cette steppe où les températures chutent à -40 l’hiver, que se joue une équation simple : si la Russie étouffe, la Mongolie s’étouffe avec.

Et personne ne veut en parler.

L’embargo qui voyage jusqu’à Oulan-Bator

La Mongolie importe 90% de son carburant de Russie. Pas par choix, par nécessité. Le pays n’a ni raffineries dignes de ce nom, ni réserves stratégiques. Juste des routes qui mènent à la frontière russe, et l’espoir que Moscou ne ferme pas les robinets. Sauf que depuis le début de l’année, les livraisons ont chuté de 40% selon les chiffres du ministère mongol de l’Énergie, cités par Mongolian Truth Meter (source locale fiable). Officiellement, c’est la faute à la guerre en Ukraine. Officieusement, c’est parce que les sanctions occidentales ont poussé la Russie à réorienter ses flux vers l’Asie du Sud-Est, où la Chine et l’Inde paient cash, sans questions.

La Mongolie, elle, n’a plus les moyens de négocier. Son PIB par habitant ? 4 500 dollars (Banque mondiale, 2025). Son budget énergétique ? Dépendant à 85% des importations russes. Quand Rosneft a réduit ses livraisons de 120 000 tonnes de diesel par mois (soit l’équivalent de trois mois de stock national), les prix ont explosé. +300% en trois mois. Le litre de carburant, qui coûtait 1 500 tugriks (0,50 €) avant la crise, frôle maintenant les 6 000 tugriks (2 €) sur le marché noir.

Le marché noir, seul rempart contre la panne sèche

À Oulan-Bator, les files d’attente devant les stations se mesurent en heures. Mais ceux qui ont les moyens, ou les contacts, se tournent vers le marché parallèle. « On achète à des camions qui reviennent de Chine» explique Batbold, un chauffeur de taxi qui fait trois fois le trajet par semaine. « Le diesel y est deux fois moins cher. Mais attention : si la police te contrôle avec plus de 50 litres dans le réservoir, tu écopes de six mois de prison. »

Le problème ? La Chine n’a pas envie d’exporter vers la Mongolie. Pékin préfère garder son carburant pour ses propres besoins, ou le revendre à prix d’or à des pays comme le Pakistan ou le Bangladesh. Résultat : la Mongolie se retrouve en situation de dépendance double, d’abord à la Russie, ensuite à la Chine, qui joue les arbitres sans pitié.

Et pendant ce temps, à Bruxelles ou à Washington, on parle de « résilience énergétique ». Personne ne mentionne que cette résilience a des limites géographiques.

Pourquoi l’Occident ferme les yeux ?

La Mongolie n’est pas un allié stratégique. Elle n’est pas dans l’OTAN. Elle n’a pas voté contre la Russie à l’ONU. Elle ne compte pas.

Pourtant, son effondrement énergétique a des répercussions bien au-delà de ses frontières. La Mongolie exporte du charbon vers la Chine, 12 millions de tonnes par an, soit 15% des besoins chinois en charbon thermique (rapport China Coal Transport & Logistics Association, 2025). Si les mines s’arrêtent faute de carburant pour les camions, c’est l’économie chinoise qui trébuche.

Sauf que personne ne veut en parler. Pourquoi ?

  1. Parce que la Mongolie n’est pas l’Ukraine. Personne ne va mourir de faim dans les rues d’Oulan-Bator. Juste des retraités comme Nasanjargal qui passent leurs journées à attendre une pompe qui ne tourne pas.

  2. Parce que c’est gênant. Les sanctions contre la Russie étaient censées être ciblées. Sauf que quand tu étrangles l’économie d’un pays, les effets ricochets, toujours. Et là, ils atteignent un pays qui n’a rien à voir avec la guerre.

  3. Parce que personne ne veut admettre que les sanctions, parfois, ça rate. La Russie a contourné l’embargo sur le pétrole en le revendant à prix cassés à l’Asie. La Mongolie, elle, n’a même pas cette option. Elle est piégée entre deux géants qui s’en foutent d’elle.

La leçon que personne ne veut tirer

La Mongolie n’est pas un cas isolé. Le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan… Tous ces pays d’Asie centrale dépendent à 80-90% du gaz et du pétrole russes. Et tous subissent les mêmes pénuries, les mêmes hausses de prix, les mêmes silences internationaux.

Le problème, c’est que l’Occident a oublié une règle basique de géopolitique : quand tu strangles un pays, tu strangles aussi ceux qui dépendent de lui. Même si ces derniers ne font pas partie de ton camp.

La Mongolie n’est pas un enjeu de sécurité nationale pour l’Europe. Mais elle est un miroir. Un miroir qui reflète ce que deviendrait le monde si les sanctions devenaient la norme : un monde où les petits pays paient toujours.

Et Nasanjargal, lui, il est toujours assis devant sa pompe. Le soleil commence à descendre. Demain, il faudra revenir.

Ce que ça signifie pour vous

Vous ne ferez pas la une des journaux. Vous ne déclencherez pas de crise diplomatique. Vous ne ferez même pas la une des médias spécialisés. Mais vous êtes la preuve que les guerres par procuration ont un prix, et que ce prix, souvent, il est payé par les innocents.

La prochaine fois qu’on vous parlera de « désengagement de la Russie » ou de « résilience énergétique », demandez-vous : qui paiera la note ? Parce que la réponse, souvent, c’est toujours les mêmes.

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R Galaxie Rédaction

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