180 000 contrôles, 31 refoulés : le théâtre de la fermeté migratoire
Août 2024. L’Italie déploie des moyens colossaux. 180 000 voyageurs passés au crible à la frontière espagnole. Des files d’attente interminables, des gendarmes sur les dents, des caméras qui tournent en boucle. Officiellement, c’est la réponse à la crise de Ceuta, ce coup de force du Maroc en mai où 10 000 migrants ont débarqué en quelques heures. Officieusement, c’est du cinéma.
Parce qu’au final, sur 180 000 personnes contrôlées, seulement 31 ont été refoulées. Trente-et-une. Un chiffre qui se noie dans la masse. Et parmi elles, huit Marocains. Huit. Le reste ? Des sans-papiers d’autres nationalités, des erreurs administratives, des cas marginaux. Bref, du bruit pour masquer l’essentiel : l’Europe ne veut pas vraiment stopper les Marocains. Elle veut juste donner l’illusion de le faire.
Pourquoi ? Parce que le Maroc a des cartes en main. Et l’Europe, elle, a peur.
Le Maroc joue, l’Europe paie
Mai 2021. Ceuta. En 48 heures, 10 000 migrants franchissent la frontière. Des images qui font le tour du monde. L’Espagne panique, l’UE s’agite. Le message est clair : le Maroc a ouvert les vannes. Pas par accident. Par calcul.
À l’époque, Rabat est en pleine crise diplomatique avec Madrid. Motif ? L’Espagne a accueilli le leader indépendantiste sahraoui Brahim Ghali pour des soins. Le Maroc répond en lâchant ses migrants. Une pression à peine voilée. Et ça marche. En quelques semaines, l’Espagne change de ton. Ghali est discrètement exfiltré. Le Maroc referme les frontières. Tout le monde fait semblant d’oublier.
Sauf que depuis, rien n’a changé. Le Maroc continue de jouer avec les flux migratoires comme avec un robinet. Il ouvre, il ferme, il dose. Et l’Europe, elle, continue de payer. Littéralement. En 2023, l’UE a débloqué 500 millions d’euros pour Rabat dans le cadre de sa « coopération migratoire ». 500 millions. Pour quoi ? Pour que le Maroc « contrôle mieux ses frontières ». Sauf que les frontières, le Maroc les contrôle très bien. Quand il veut.
L’Italie fait semblant, l’Europe ferme les yeux
Revenons à ces 180 000 contrôles. Un effort titanesque, une logistique de guerre. Pour un résultat dérisoire. 31 refoulés. Huit Marocains. Le reste ? Du vent. Des heures de travail pour des gendarmes, des files d’attente pour des voyageurs, des caméras qui tournent à vide. Et surtout, un message envoyé : regardez comme nous sommes fermes.
Mais fermes contre qui ? Contre les migrants subsahariens, ceux qui n’ont pas de parrain politique, ceux qui fuient la guerre ou la famine sans avoir de pays pour les défendre. Ceux-là, on les refoule. Sans pitié. Sans états d’âme. Parce qu’ils n’ont pas de levier. Parce qu’ils n’intéressent personne.
Les Marocains, eux, passent. Parce que le Maroc a des moyens de pression. Parce que l’Europe a trop à perdre. Parce que personne n’a envie d’une nouvelle crise à Ceuta. Alors on fait semblant. On contrôle, on compte, on communique. Et on laisse filer.
La vraie question : jusqu’où l’Europe est-elle prête à se faire humilier ?
Ce n’est pas une question de moyens. L’Italie a prouvé qu’elle pouvait mobiliser des ressources colossales. Ce n’est pas non plus une question de volonté politique. L’Europe a les textes, les accords, les outils pour être ferme. Le problème, c’est qu’elle n’ose pas les utiliser contre le Maroc. Parce que le Maroc, lui, n’hésite pas à jouer dur.
En 2021, il a lâché 10 000 migrants sur Ceuta. En 2024, il pourrait recommencer. Ou pire. Il pourrait menacer de laisser passer des milliers de Tunisiens, d’Algériens, de Libyens. Il pourrait brandir la carte du gaz, des phosphates, des investissements. Et l’Europe, une fois de plus, plierait.
Parce que l’Europe a peur. Peur des images. Peur des crises. Peur de devoir assumer une politique migratoire qui ne soit pas juste du théâtre. Alors elle préfère payer. 500 millions par-ci, 200 millions par-là. Elle préfère faire semblant de contrôler. 180 000 vérifications pour huit refoulés. Elle préfère fermer les yeux.
Mais jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que le Maroc demande 1 milliard ? 2 milliards ? Jusqu’à ce qu’il menace de laisser passer 50 000 migrants en une semaine ? Jusqu’à ce que l’Algérie ou la Tunisie décident de jouer le même jeu ?
Le vrai coût de la lâcheté
Le pire, dans cette histoire, ce n’est pas l’argent. C’est l’hypocrisie. L’Europe se présente comme une forteresse, mais elle n’est qu’un château de cartes. Elle parle de fermeté, mais elle négocie en secret. Elle contrôle 180 000 personnes pour en refouler huit, et elle appelle ça une victoire.
Pendant ce temps, les migrants subsahariens continuent de mourir en Méditerranée. Les passeurs continuent de s’enrichir. Les pays d’origine continuent de se vider de leurs forces vives. Et l’Europe, elle, continue de regarder ailleurs. Parce que c’est plus simple. Parce que c’est moins risqué. Parce que personne n’a envie d’affronter la réalité : cette politique migratoire est un échec. Un échec coûteux, humiliant, et surtout, un échec qui ne dit pas son nom.
Alors oui, l’Italie a contrôlé 180 000 voyageurs. Oui, elle en a refoulé 31. Huit Marocains. Le reste, c’est du bruit. Du bruit pour ne pas entendre le silence assourdissant de ceux qui savent, mais qui ne disent rien. Parce que dans cette histoire, le vrai scandale n’est pas dans les chiffres. Il est dans ce que ces chiffres ne montrent pas : une Europe qui a abandonné l’idée même d’une politique migratoire cohérente. Une Europe qui préfère le théâtre à l’action. Une Europe qui, au fond, a déjà perdu.