Keur Massar forme ses habitants à la guerre contre l’eau, mais l’Adm oublie un détail crucial : l’argent ne pousse pas dans les caniveaux
Le 15 octobre, sous un soleil de saison, une dizaine de participants se pressent dans une salle de quartier à Keur Massar. Thème du jour : comment vider les eaux pluviales sans se noyer. L’Agence de développement municipal (Adm) a enfin sorti son chéquier pour former les comités locaux à la gestion des infrastructures d’assainissement. Objectif affiché : pérenniser le Projet de gestion et d’intégration des eaux pluviales (Progep), lancé il y a trois ans et déjà à moitié oublié.
Problème : les formations, c’est bien. Mais sans budget récurent pour l’entretien, les caniveaux se rebouchent, les bassins de rétention se remplissent de déchets, et les inondations reviennent. Comme chaque année.
Pourquoi l’Adm mise sur des bénévoles mal équipés ?
L’idée est simple : former des acteurs communautaires, créer des entreprises sociales pour nettoyer et entretenir les réseaux, et hop, problème résolu. Sauf que.
D’abord, personne ne leur donne les moyens. Les comités locaux, souvent composés de retraités ou d’agents municipaux à temps partiel, n’ont ni les outils ni les ressources pour faire face aux volumes d’eau qui déferlent après une averse. À Dakar, le rapport de l’Agence nationale de la gestion des eaux pluviales (ANGEP) de 2022 estime que 30 % des réseaux d’assainissement sont en mauvais état, faute de maintenance régulière. À Keur Massar, où les précipitations dépassent parfois 1 200 mm par an, les chiffres doivent être pires.
Ensuite, l’Adm parie sur un modèle économique fragile. Ces entreprises sociales, censées être rentables grâce aux frais de service, peinent à décoller. Pourquoi ? Parce que les habitants ne paient pas. Et les subventions publiques ? Elles sèchent aussi vite que les cours d’eau en saison sèche.
Le piège des formations sans suite
Les participants à Keur Massar ont appris à identifier un bouchon, à utiliser une pompe manuelle, à signaler une fuite. Bravo. Mais qui va payer pour déblayer le caniveau après la formation ? Qui va remplacer les tuyaux pourris ?
L’Adm table sur l’autonomie locale, un concept joli sur le papier. Dans la réalité, les comités n’ont ni les compétences techniques ni les financements pour assurer une gestion durable. Résultat : dans trois mois, les mêmes problèmes reviendront. Comme en 2020, quand les inondations à Keur Massar avaient submergé 47 maisons. Personne n’avait été formé à l’époque.
Ce que l’Adm ne dit pas sur les entreprises sociales
L’agence vante ses entreprises sociales comme une solution miracle. Erreur. Ces structures, souvent créées avec des fonds européens ou des dons, dépendent de partenariats précaires. À Pikine, une expérience similaire a tourné au fiasco : l’entreprise locale chargée de l’entretien des bassins de rétention a fait faillite en six mois, faute de clients solvables.
Autre problème : ces entreprises sont censées être autonomes. Sauf que pour l’être, il faut des contrats publics stables, des tarifs fixés par l’État, et une demande solvable. Or, les ménages dakarois paient déjà trop pour l’eau potable (le prix moyen du m³ a augmenté de 40 % depuis 2020, selon la Direction de l’eau et de l’assainissement). Personne ne va se mettre à payer en plus pour vider les caniveaux.
La vraie question : qui paiera, vraiment ?
L’Adm pourrait investir dans des infrastructures lourds : bassins de rétention renforcés, réseaux de drainage modernes, stations de pompage électriques. Mais ça coûte cher. En 2021, le budget alloué à la gestion des eaux pluviales au Sénégal était de 12 milliards de FCFA (soit environ 18 millions d’euros). À comparer aux 50 milliards dépensés pour le nouveau pont de Dakar la même année. Priorités.
Alors oui, former les comités locaux, c’est une bonne idée. Mais sans budget, sans moyens techniques, et sans volonté politique de taxer les citoyens ou les entreprises, ça ne servira à rien.
Les inondations reviennent chaque année. Cette fois, l’Adm a ajouté une couche de peinture et un cours de formation. Ça ne changera pas grand-chose.
Le vrai défi ? Faire payer ceux qui polluent les réseaux, les industriels, les promoteurs immobiliers, les particuliers qui jettent leurs déchets dans les caniveaux. Mais ça, personne n’en parle.