Un départ négocié, mais à quel prix ?
Goldstein reste. Enfin, non. Il part. Mais il laisse derrière lui une marque indélébile : celle d’un directeur qui a tenu tête à la Ville, aux politiques, aux mécènes, et qui a gagné. Enfin, presque. Parce que quand on compte les coûts, les retards, les procédures, les avocats, les médiateurs, les réunions interminables… on se rend compte que quelqu’un a fini par payer. Toujours eux. Les contribuables. Les usagers. Ceux qui, eux, n’avaient rien demandé à ce combat.
La Ville de Paris a cédé. Pas sur le fond, mais sur la forme. Goldstein garde son titre de directeur jusqu’à la fin de l’année, il supervise l’inauguration de son dernier grand projet, et il s’en va avec une image intacte. Boris Dilliès, lui, a évité le scandale. Mais à quel prix ? Quinze millions d’euros annuels, c’est l’équivalent du budget d’un petit musée régional. Assez pour embaucher une dizaine de conservateurs, restaurer des œuvres, monter des expositions. Assez pour faire vivre KANAL sans ce poids mort. Mais non. Cet argent partira en frais de transition, en indemnités, en honoraires d’avocats. Parce que quand les egos s’affrontent, ce sont toujours les mêmes qui trinquent.
Et puis, il y a cette question : pourquoi Goldstein part-il vraiment ? Officiellement, c’est pour « tourner la page ». Mais derrière les mots lisses des communiqués, tout le monde sait que la Ville en avait marre. Marre des clashs médiatiques, marre des fuites, marre des procédures interminables. Marre de ce directeur qui, malgré ses talents, avait transformé KANAL en un champ de bataille. Un directeur qui, en 2023, a vu son budget gelé, ses projets bloqués, ses demandes ignorées. Un directeur qui a fini par comprendre que parfois, gagner une bataille, c’est perdre la guerre.
KANAL, terrain de jeu des ambitieux
Goldstein n’est pas le premier à se faire virer, ou à partir, après un bras de fer avec la mairie. Mais il est l’un des rares à avoir tenu aussi longtemps. Dix ans. Assez pour marquer son époque, assez pour laisser des traces, assez pour que son départ fasse événement. Assez aussi pour que les observateurs se demandent : et maintenant ? Qui prendra la relève ? Un technocrate ? Un politique ? Un artiste ? Personne ne le sait encore. Ce qui est sûr, c’est que le prochain directeur devra marcher sur des œufs. Parce que KANAL, c’est plus qu’un musée. C’est un symbole. Un symbole de ce que la culture peut devenir quand elle se transforme en terrain de jeu pour les ambitieux.
Prenez ce chiffre : 3,2 millions de visiteurs par an (source : bilan 2022 du Centre Pompidou). Trois millions deux. Des milliers de gens qui viennent voir des expositions, découvrir des artistes, s’évader. Et pendant ce temps-là, dans les coulisses, des hommes en costume négocient, calculent, se battent. Pour quoi ? Pour des postes, des egos, des budgets. Pas pour l’art. Pas pour le public. Juste pour eux.
L’inauguration du 30 novembre, dernier feu d’artifice
Le 30 novembre, Goldstein sera là. Il sera souriant, élégant, charismatique. Il fera son discours, serrera des mains, posera pour les photos. Et après ? Après, il partira. La Ville aura gagné une bataille : elle aura évité l’esclandre, elle aura sauvé les apparences. Mais elle aura perdu quelque chose d’autre. La crédibilité, peut-être. La légitimité, sans doute. Parce que quand on voit comment se termine ce conflit, on se dit que la culture n’est plus une priorité. C’est un enjeu. Un enjeu politique, financier, médiatique. Et dans ce jeu-là, les perdants, ce sont toujours les mêmes : ceux qui paient.
Ce jour-là, à l’inauguration, quelqu’un demandera : « Et après ? Qui prend la suite ? » Personne ne répondra. Parce que la réponse est simple : personne ne sait. Personne ne veut. Parce que diriger KANAL, aujourd’hui, c’est comme marcher sur un champ de mines. Un pas de travers, et c’est l’esclandre. Un mot de trop, et c’est la crise. Alors on attend. On attend que la poussière retombe. On attend que les egos se calment. On attend que quelqu’un, enfin, ait une idée.
Ce que personne ne dit
Derrière les sourires, il y a une question qui ne sera jamais posée. Une question qui fâche. Une question qui fait mal. Pourquoi en est-on arrivé là ?
Pourquoi un musée public, financé par l’argent de tous, doit-il devenir l’arène de conflits entre un directeur têtu et une mairie exaspérée ? Pourquoi les artistes, les conservateurs, les techniciens doivent-ils payer les pots cassés ? Pourquoi le public, lui, n’a-t-il pas son mot à dire ?
Parce que KANAL, c’est aussi ça. Un lieu où l’art se heurte à la politique, où la créativité se confronte au budget, où l’audace se cogne aux règles. Et dans ce mélange explosif, une chose est sûre : les perdants, ce sont toujours les mêmes.
Le 30 novembre, Goldstein s’en ira. La Ville respirera. Mais KANAL, lui, restera. Et le combat recommencera. Parce que tant qu’on ne changera pas les règles du jeu, tant qu’on laissera les egos décider à la place des citoyens, tant qu’on fera payer les contribuables pour des conflits inutiles… KANAL ne sera jamais qu’un décor. Un décor pour des batailles qui n’intéressent personne, sauf ceux qui les mènent.
Et ça, c’est la vraie défaite.