Un livre sur un père, un miroir sur le Maroc

Dans *Le Pain et le Verbe*, Kaïsse Ben Yahia ne raconte pas juste la vie de son père, Mohammed Tanjaoui. Il dissèque une époque, celle où la poésie marocaine a croisé les bouleversements politiques. Mais attention : ce n’est pas une hagiographie. C’est un constat sans fard sur ce qui se transmet, et ce qui se perd.

Publié le 4 octobre 2026 à 16:03
Un livre sur un père, un miroir sur le Maroc

Le livre commence comme une confidence, puis devient un procès.

Sur la couverture, une photo en noir et blanc : Mohammed Tanjaoui, le père de Kaïsse Ben Yahia, assis dans un café du Caire en 1965. Il a 30 ans, une cigarette à la main, l’air à la fois fatigué et sûr de lui. Derrière lui, les gratte-ciel de la capitale égyptienne se découpent comme un décor de film. Sur la table, un carnet de notes et un stylo-plume. Rien d’exceptionnel, sauf que cet homme-là a passé sa vie à écrire sur les murs qui tombent, ceux des colonies, ceux des régimes, ceux des silences familiaux.

Le Pain et le Verbe (éditions La Croisée des Chemins, 2023) n’est pas un livre sur la poésie. C’est un livre sur ce qui reste quand les mots s’éteignent. Et ça, c’est bien plus gênant.

Un héritage qui pèse comme une dette

Ben Yahia ne cache pas son jeu : il écrit pour rendre compte. Pas pour célébrer. Son père, Mohammed Tanjaoui, était un homme public, journaliste, poète, figure du mouvement Souffles dans les années 1960, ce groupe qui voulait moderniser la littérature arabe en la débarrassant de ses oripeaux coloniaux. Il a croisé les chemins de Mahmoud Darwich, de Nizar Qabbani, et même, brièvement, de Gamal Abdel Nasser. Il a vu le Maroc indépendant s’engager dans une voie autoritaire, puis se refermer comme une huître sous Hassan II. Il a choisi l’exil au Caire, puis à Paris, parce que rester, c’était trahir.

Mais Kaïsse Ben Yahia, lui, est resté. Et c’est là que les choses se compliquent.

Le livre s’ouvre sur une scène brutale : la mort de son père, en 2016, dans un hôpital de Rabat. Pas de pathos, pas de larmes. Juste le constats que les mots de Tanjaoui, ses poèmes, ses articles, ses interventions radio, sont devenus des reliques. Personne ne les lit plus. Personne ne les comprend vraiment. Même ses enfants, parfois, les trouvent trop lourds.

« Mon père a passé sa vie à écrire contre l’oubli, écrit Ben Yahia. Mais personne ne lui a jamais expliqué comment on transmet une mémoire quand elle n’intéresse plus personne. »

C’est ça, le vrai sujet du livre : la transmission n’est pas un acte de générosité, c’est une contrainte.

La poésie comme arme, puis comme fardeau

Tanjaoui a écrit des vers qui résonnaient dans les années 1960. « La poésie est un acte révolutionnaire », clamait-il. Sauf que la révolution marocaine, elle, s’est faite sans poésie. Elle s’est faite avec des coups de feu, des prisons secrètes, et des accords avec les puissances étrangères. Quand Ben Yahia évoque les nuits où son père rentrait ivre de discussions avec des militants du Parti du Progrès et du Socialisme (PPS), on sent poindre une question : à quoi bon les mots quand le pouvoir les écrase ?

Le livre cite un rapport de l’ONG Mémoire et Justice (2021) : entre 1956 et 1999, plus de 50 000 personnes ont été emprisonnées pour « opinion dissidente » au Maroc. Parmi elles, des poètes, des journalistes, des universitaires. Tanjaoui a frôlé la prison plusieurs fois. Il a appris à écrire en codant ses textes, à parler sans dire.

Pourtant, Ben Yahia ne tombe pas dans le piège du « artiste martyr ». Il montre simplement que la poésie, sous les régimes autoritaires, devient un langage pour initiés. Un jour, son père lui lit un poème en arabe dialectal, un dialecte que Kaïsse ne comprend pas. « C’est pour ça que je l’ai écrit », répond Tanjaoui, sans explication. Le fils reste silencieux. Ce silence-là, Ben Yahia le décrypte des décennies plus tard : la transmission, parfois, se fait dans l’incompréhension.

Ce qui ne se dit pas dans Le Pain et le Verbe

Le livre a un angle mort. Un vrai.

Ben Yahia parle beaucoup de son père, de ses combats, de ses choix. Il évoque peu sa mère, Fatima Tanjaoui, une femme qui a élevé seule ses enfants pendant des années après le départ de Mohammed pour le Caire. Elle n’apparaît que comme une silhouette, une présence discrète. Pourtant, sans elle, l’histoire aurait été différente. Sans elle, la transmission aurait peut-être été moins douloureuse.

Il y a aussi ce que Ben Yahia ne dit pas sur lui-même. Il a 40 ans quand il écrit ce livre. Il est journaliste, comme son père. Il a choisi de rester au Maroc, contrairement à une partie de sa famille. Mais pourquoi ? Est-ce par devoir ? Par attachement ? Par peur de l’exil ? Le livre esquisse des réponses, puis les laisse en suspens.

Et puis, il y a cette question qui tue : est-ce que Ben Yahia croit encore aux mots ?

Son père a passé sa vie à écrire contre l’oubli. Son fils, lui, écrit pour que personne n’oublie que son père a existé. Mais est-ce que ça change quelque chose ?

La mémoire comme prison

Le plus frappant dans Le Pain et le Verbe, ce n’est pas le récit. C’est l’absence.

Ben Yahia décrit avec précision les lieux où son père a vécu : les ruelles de Tétouan, les cafés du Caire, les rédactions de Al-Anbaa, le journal où Tanjaoui a travaillé. Il cite des dates, des noms, des titres d’articles. Pourtant, à un moment, il s’arrête net.

« Je ne sais pas ce que mon père aurait pensé du Maroc d’aujourd’hui. »

Cette phrase, courte, claque comme un coup de poing. Parce que c’est vrai : on ne transmet pas une mémoire, on la trahit.

Le Maroc de 2024 n’est plus celui des années 1960. Les réseaux sociaux ont remplacé les cafés littéraires. Les jeunes écrivains marocains parlent d’autre chose : du numérique, de l’émigration, des inégalités sociales. La poésie de Tanjaoui, avec ses références à la nature, à la résistance anticoloniale, semble datée. Ben Yahia le sait. Il le dit sans détour : « Mon père aurait été un vieux fou sur Twitter. »

Mais alors, à quoi bon ce livre ?

À rien. Et à tout.

À rien, parce que personne ne lira Tanjaoui après ça. À tout, parce que la transmission n’est pas un héritage, c’est une dette. Une dette envers ceux qui sont venus avant nous. Une dette envers ceux qui viendront après.

Ben Yahia ne cherche pas à sauver la poésie marocaine. Il cherche à comprendre pourquoi, parfois, les mots ne suffisent plus.

Et ça, c’est bien plus intéressant qu’un énième hommage filial.

Ce que le livre ne vous dira pas

  • Que Mohammed Tanjaoui a aussi écrit des poèmes d’amour. Des très mauvais, d’ailleurs. Ben Yahia en cite un, raté, naïf. « Il avait 20 ans, écrit-il. On ne juge pas les poèmes de 20 ans. » Sauf que si. Parce que les poèmes de 20 ans, c’est souvent ceux qu’on regrette le plus.

  • Que la famille de Tanjaoui a des comptes non réglés avec le régime marocain. Pas de noms, pas de détails. Juste une allusion à des dossiers classés « pour raison d’État ». Ben Yahia ne creuse pas. Il laisse planer le doute : et si la mémoire était aussi une arme ?

  • Que son père a menti, parfois. Pas par malhonnêteté, mais par omission. Parce que parler, c’était risqué. Parce que taire, c’était survivre. Ben Yahia le devine, mais il ne le dit pas. Il se contente d’écrire : « Mon père avait deux visages. L’un pour les amis, l’autre pour les ennemis. »

La dernière phrase qui compte

Le livre se termine comme il a commencé : par un silence.

Ben Yahia décrit la tombe de son père, à Rabat. Pas de stèle imposante. Juste une plaque discrète, avec quelques vers gravés. « Personne ne vient », écrit-il. Pas de fleurs, pas de visiteurs. Juste le vent qui soulève la poussière.

« Alors j’ai décidé d’écrire ce livre. Pas pour lui. Pour moi. »

Voilà. C’est tout.

Et c’est exactement pour ça que ça marche.

Parce que Le Pain et le Verbe n’est pas un livre sur un poète. C’est un livre sur ce qui reste quand les mots ne suffisent plus.

Et ça, vous, vous le savez déjà.

Mais vous ne l’aviez jamais lu comme ça.

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R Galaxie Rédaction

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