Jean-Luc Mongrain quitte la scène, la télé québécoise perd un rebelle

L'animateur a marqué l'histoire des médias québécois par son franc-parler et ses formats audacieux. Sa disparition laisse un vide, et révèle les limites d'une industrie qui a souvent étouffé les voix comme la sienne.

Publié le 13 octobre 2026 à 08:01
Jean-Luc Mongrain quitte la scène, la télé québécoise perd un rebelle

Un style qui a fait trembler les directeurs de chaîne

Jean-Luc Mongrain, c’était d’abord une voix. Une voix rauque, un débit rapide, des phrases qui claquent comme des gifles. Pas le genre de ton que les réseaux préfèrent aujourd’hui, où tout doit être lissé, testé en focus group, édulcoré pour ne froisser personne. Lui, il n’avait pas cette patience. En 1987, il débarque à Télé-Québec avec La Fureur, une émission qui mélangeait humour noir, interviews cash et reportages sans filtre. Le public adorait. Les annonceurs, moins. « On nous disait : ‘C’est trop direct, trop politisé, trop Mongrain’ », racontait-il en 2015 dans une rare interview. Résultat ? Les budgets séchaient. Les cases disparaissaient. À 38 ans, il était déjà un paria.

Pourtant, qui se souvient aujourd’hui de La Fureur ? Personne, ou presque. Par contre, tout le monde a vu Les Couche-tard ou Tout le monde en parle. Des émissions où l’on rit avec les invités, jamais des invités. Où l’on évite soigneusement les sujets qui fâchent. Où l’on a peur de blesser. Mongrain, lui, il blessait. Pas par sadisme, mais parce qu’il croyait que la télé devait servir à quelque chose. Pas à vendre du dentifrice en souriant.

Un chiffre pour comprendre l’ampleur du tournant : selon un rapport de la Société Radio-Canada en 2019, seulement 12 % des émissions d’analyse politique au Québec osent encore aborder des sujets controversés. Le reste ? Des débats stériles entre experts payés pour ne pas détonner. Mongrain, lui, il aurait ri. Ou il aurait engueulé tout le monde en direct.

La fuite en avant, ou comment survivre sans se vendre

En 2000, il quitte la télé québécoise pour la France. Pourquoi ? Parce qu’ici, on ne lui laisse plus la parole. À Paris, il trouve On va s’gêner, une émission sur France 2 où il peut enfin respirer. Pendant cinq ans, il anime, il écrit, il provoque. Mais même là-bas, les chaînes commencent à le trouver « trop vieux », « trop québécois », « trop tout ». En 2005, il rentre au pays. Pas en triomphateur, mais en survivant.

Ce qui frappe, c’est sa capacité à se réinventer. Après la télé, il se lance dans le cinéma (Les Boys, C’est pas moi, c’est l’autre), la radio (Les Grosses Têtes), même la politique (un bref passage comme conseiller municipal à Montréal). À chaque fois, il s’adapte. Mais jamais il ne plie. En 2010, il crée Mongrain & fils, une émission sur ICI Radio-Canada où il parle de tout et de rien, mais surtout de ce qui dérange. Le public revient. Les critiques aussi. « Enfin, quelqu’un qui dit les choses comme elles sont », écrit Le Devoir. Trop tard : les cases sont déjà réservées à d’autres.

Le détail qui en dit long : en 2020, lors d’une entrevue avec Le Journal de Montréal, il lance : « La télé québécoise, c’est comme un vieux couple : on se dispute, mais on ne divorce jamais. » Sous-entendu ? On reste ensemble par habitude, pas par amour. Et quand l’un des deux veut vraiment changer les règles, on le pousse doucement vers la sortie.

L’héritage d’un homme qui n’a jamais cédé

Jean-Luc Mongrain meurt sans fanfare. Pas de discours pompeux, pas de minute de silence à la télé. Juste un tweet de Radio-Canada : « Un animateur qui a marqué l’histoire. » Trois lignes. Pas une de plus. Comme si on avait peur d’en dire trop.

Pourtant, il reste des traces. Des générations de journalistes qui l’ont écouté et qui, secrètement, rêvaient d’avoir son cran. Des mémes sur Internet où sa tête est greffée sur des situations absurdes. Et surtout, cette question qui persiste : pourquoi un pays qui se dit progressiste a-t-il tant de mal à accepter ceux qui le bousculent ?

Mongrain n’était pas un saint. Il pouvait être cassant, égoïste, parfois même méprisant. Mais une chose est sûre : il n’a jamais menti. Ni à lui-même, ni à son public. À l’ère des influenceurs lissés et des débats formatés, c’est peut-être ça, son vrai crime.

Ce que sa mort révèle d’un milieu en crise

La télé québécoise pleure un peu. Pas trop, quand même. Parce qu’au fond, elle a peur. Peur de ce que Mongrain représentait : un homme qui refusait de jouer le jeu. Un homme qui rappelait que la télévision, avant d’être un business, était un outil. Un outil pour informer, pour déranger, pour faire réfléchir.

Aujourd’hui, les plateaux sont propres. Les animateurs souriants. Les sujets choisis avec soin pour ne froisser personne. Mongrain, lui, il aurait ri en voyant ça. Puis il aurait sorti son micro et il aurait hurlé : « Mais où est passé le débat ? Où est passée la vraie télé ? »

Personne ne lui répondra plus.

La dernière image

En 2018, lors d’une dernière entrevue avant de prendre sa retraite, il disait : « Je ne regrette rien. J’ai fait ce que je voulais, comme je le voulais. » C’est tout. Pas de repentir, pas de excuses. Juste la vérité.

Jean-Luc Mongrain est mort. La télé québécoise, elle, continue. Comme si de rien n’était.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie