Un chiffre qui résume tout : 32 % de refus en grande surface
La Fédération des Épiceries Solidaires (FES) a sorti ses statistiques en 2023 : dans les Super U, Carrefour et autres enseignes de la grande distribution, un itinérant sur trois refuse l’aide alimentaire proposée. Pourquoi ? Parce que la plupart du temps, cette aide est conditionnée. Un formulaire à remplir pour toucher un repas. Une pièce d’identité à sortir pour éviter les flics. Une adresse à donner pour que les travailleurs sociaux puissent « suivre » votre dossier. Autrement dit : on vous aide, mais à vos risques et périls.
Ce type-là, lui, en avait assez. Assez des regards en coin quand il poussait son chariot vide. Assez des questions « Vous êtes suivi par qui ? » posées comme si la misère était une faute. Assez des « On vous appelle les SDF, mais vous, vous préférez quoi ? ». Alors il a refusé. Pas par défi. Par lassitude. Et ce soir, il est mort dans un magasin où, ironie du sort, on vend des plats préparés à 3,99 euros.
Les caméras de surveillance l’ont capté : il errait entre les rayons, les mains dans les poches, l’air perdu. Les employés ont alerté. Les policiers sont arrivés. Trois fois. À chaque fois, ils lui ont répété la même chose : « On peut vous aider, vous savez. » À chaque fois, il a secoué la tête. Pas par provocation. Parce qu’il connaissait la suite. Le formulaire. La fiche. Le « On va voir ce qu’on peut faire » qui cache un « On ne peut rien faire ».
Le piège des « dispositifs d’urgence »
Les associations le savent : les itinérants qui refusent l’aide sont souvent ceux qui ont déjà tout essayé. Les centres d’hébergement pleins ? Ils y ont dormi sur un matelas pneumatique. Les soupes populaires ? Ils y ont mangé du riz en boîte avec trois autres mecs dans un coin. Les travailleurs sociaux ? Ils ont signé des papiers pendant des heures pour se retrouver avec une aide qui ne couvre même pas le loyer d’un studio insalubre.
Le problème, c’est que le système est conçu pour trier. Pas pour soigner. Vous avez une carte vitale ? Vous passez devant. Vous n’avez pas de papier ? Vous attendez votre tour. Sauf que votre tour, parfois, c’est une cellule de police et un procès-verbal pour « trouble à l’ordre public ».
En 2022, 12 456 itinérants ont été verbalisés en France pour mendicité ou occupation de l’espace public (source : Ministère de l’Intérieur, rapport annuel sur la sécurité). Un chiffre qui monte. Parce que mendier, aujourd’hui, c’est presque un délit. Et ceux qui refusent l’aide ? Ce sont les plus méfiants. Les plus usés. Ceux qui ont compris que la charité, souvent, cache une surveillance.
Pourquoi les flics n’ont pas sauvé ce type ?
Les témoignages des employés du Super U sont accablants : « Il avait l’air à bout. À un moment, il s’est assis par terre, il pleurait presque. Les policiers sont venus, ils lui ont parlé cinq minutes, puis ils sont repartis. » Pourquoi ? Parce que leur mission n’est pas de sauver des vies. Leur mission, c’est de maintenir l’ordre.
Un ordre qui, dans les grandes surfaces, passe d’abord par l’expulsion des « indésirables ». Un ordre qui tolère mal les gens qui traînent, même si ces gens sont en train de mourir de faim. Les forces de l’ordre sont formées pour gérer les crises, pas les drames sociaux. Et un homme qui refuse trois fois de remplir un formulaire pour toucher un repas chaud ? Ça ne relève pas de leur compétence. Ça relève de l’assistance sociale.
Sauf que l’assistance sociale, elle, n’est pas là. Pas ce soir-là. Pas dans ce magasin. Pas pour lui.
Ce que ça dit de nous
Ce type est mort seul, entre deux rayons de surgelés. Personne ne l’a vu tomber. Personne ne l’a relevé. Personne n’a appelé les secours avant que ce ne soit trop tard. Parce que la mort d’un SDF, ça ne fait pas la une. Sauf quand elle dérange.
Ce qui est tragique, c’est que son histoire n’est pas une exception. Elle est la règle. Chaque année, 450 personnes meurent à la rue en France (Observatoire du Samu Social, 2023). La plupart refusent l’aide. Pas par orgueil. Parce qu’ils ont déjà tout essayé. Parce qu’ils en ont marre d’être traités comme des dossiers sociaux plutôt que comme des humains.
Alors oui, on peut pleurer sur son sort. Mais le vrai scandale, c’est ce qu’on ne voit pas. Les milliers d’autres qui, ce soir, refusent aussi l’aide. Ceux qui dorment dans le froid parce qu’un centre d’hébergement leur a dit « Revenez demain ». Ceux qui meurent sans faire la une parce que personne ne les a vus s’asseoir par terre en pleurant.
Ce type-là, on s’en souvient. Les autres, on les oublie.
La vraie question, c’est : et après ?
Les policiers ont fait leur travail. Les employés du Super U ont appelé les secours. La justice, un jour, tranchera peut-être sur la responsabilité des uns ou des autres. Mais ça ne ramènera pas ce mec.
Ce qui reste, c’est une question simple : pourquoi on attend qu’un type crève dans un magasin pour se demander ce qui cloche ?
La réponse est là, dans les chiffres. 32 % de refus. 12 000 verbalisations par an. 450 morts à la rue. On sait très bien ce qui ne marche pas. On choisit juste de ne rien changer.
Parce que, au fond, la vraie honte, ce n’est pas qu’un type soit mort seul. C’est que personne ne trouve ça étrange.