Un milliard, mais où est le plan ?
Le chiffre est joli. Un milliard, c’est gros. Assez pour construire des logements sociaux, pour financer des programmes de réinsertion, pour payer des salaires décentes aux travailleurs de première ligne. Assez aussi pour que les maires du Québec se lèvent et applaudissent. Sauf que personne, vraiment personne, n’a expliqué comment ce milliard serait dépensé. Pas un mot sur les priorités. Pas un détail sur les mécanismes. Juste une promesse, large comme une porte de garage, lancée lors du Sommet électoral de l’UMQ, comme si c’était un slogan de campagne plutôt qu’un engagement concret.
Et puis, il y a le timing. Quatre ans. Quatre ans pour diviser par deux un problème qui s’enracine depuis des décennies. À Montréal, on compte plus de 12 000 personnes sans-abri (chiffre de la Ville, 2023). À Québec, c’est 3 500. En quatre ans, avec un milliard, il faudrait faire mieux que ce que les gouvernements précédents ont réussi en dix. Ou alors, il faut se demander : est-ce que ce milliard est une arnaque à la bonne conscience ?
Parce que voici la réalité : depuis 2018, le Québec a déjà injecté plus de 500 millions dans la lutte à l’itinérance. Résultat ? Les chiffres baissent, mais pas assez vite. Et les programmes qui marchent vraiment, comme les Hébergements d’urgence et de réadaptation (HUR) ou les logements avec services, coûtent cher. Très cher. Par personne, par an, on parle de 30 000 à 50 000 dollars. Un milliard, ça fait 20 000 places si on suit cette logique. Or, à Montréal seul, il en faudrait au moins 30 000 pour loger tout le monde. Même en supposant que le gouvernement trouve les terrains, les travailleurs sociaux, les partenariats avec les CLSC, on est loin du compte.
Alors où va passer l’argent ? Sur les salaires ? Les loyers ? Les infrastructures ? Ou sur des mesures symboliques qui feront joli dans les communiqués, mais qui ne changeront rien sur le terrain ? Personne ne le sait encore. Et c’est ça, le vrai problème : on promet, mais on ne dit pas comment.
Les villes paient déjà, et elles en ont marre
À Longueuil, la Ville dépense 12 millions par an juste pour les hébergements d’urgence. À Laval, c’est 8 millions. À Sherbrooke, 5 millions. Et ces chiffres explosent depuis 2020, avec la crise du logement et l’inflation. Résultat ? Les municipalités sont à bout. Elles réclament depuis des années un transfert de pouvoirs et de fonds de la province. Et maintenant, le PQ arrive avec un chéquier… mais sans préciser qui va gérer quoi.
Prenez l’exemple de l’Hôtel-Dieu de Montréal, transformé en hébergement d’urgence en 2021. Coût : 20 millions par an. Qui paie ? La Ville. Qui gère ? La Ville. Qui en assume les conséquences ? Toujours la Ville. Quand le gouvernement annonce un milliard, est-ce que ça veut dire qu’il va enfin prendre sa part ? Ou est-ce qu’il va encore laisser les municipalités se débrouiller, avant de leur reprocher d’avoir mal géré l’argent ?
Les maires ne croient plus aux promesses. Ils ont entendu trop de fois : « On va régler ça. » avant de se faire dire, six mois plus tard : « Désolé, le budget est serré. » Cette fois, ils veulent des garanties. Des contrats. Des échéanciers. Pas un vœu pieux prononcé devant une salle comble.
Le vrai coût de l’itinérance, personne n’en parle
Un milliard, c’est beaucoup. Mais c’est rien à côté du coût réel de l’itinérance. À Montréal, les services d’urgence dépensent plus de 100 millions par an pour les soins aux sans-abri. Les hôpitaux, les urgences, les prisons, tout le monde paie. Et qui assume la note ? Vous. Moi. Tous les contribuables.
En 2022, une étude de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) a calculé que chaque personne itinérante coûte en moyenne 40 000 dollars par an au système public. Logement, santé, sécurité, justice… Tout y passe. Alors oui, un milliard, c’est un bon début. Mais c’est une goutte d’eau dans l’océan si on ne change pas la façon dont on aborde le problème.
Le vrai défi, c’est de sortir du court-termisme. Construire des logements, oui. Mais aussi former des travailleurs sociaux. Stabiliser les revenus des gens. Leur donner accès à des emplois. Et surtout, arrêter de traiter l’itinérance comme une crise ponctuelle plutôt que comme un problème structurel.
Or, jusqu’à présent, les gouvernements ont toujours préféré les mesures d’urgence aux solutions durables. Les tentes dans les parcs, les centres d’hébergement de fortune, tout ça, c’est du pansement. Pas de la chirurgie. Et un milliard, même bien dépensé, ne suffira pas à faire une opération à cœur ouvert.
Ce que personne ne dit sur les 500 000 logements manquants
Quand on parle d’itinérance, on parle de logement. Point. Sans un toit, il n’y a pas de solution. Or, au Québec, il manque 500 000 logements (chiffre du Conseil du statut de la femme, 2023). Cinq cent mille. Pas cinq mille. Cinq cent.
Un milliard, ça permet de construire environ 5 000 unités de logement social si on est optimiste. À raison de 200 000 dollars par unité (terrain, construction, services inclus). Sauf que :
- Les terrains sont rares et chers, surtout près des centres-villes où les besoins sont les plus grands.
- Les matériaux coûtent une fortune, entre l’inflation et les pénuries.
- Les promoteurs sociaux manquent de moyens, et les délais de construction s’allongent.
- Les locataires à risque (faible revenu, problèmes de santé mentale) sont difficiles à placer, parce que les propriétaires privés refusent souvent de les accepter.
Alors oui, un milliard, c’est bien. Mais c’est moins de 1 % de ce qu’il faudrait pour régler le problème à la source. Et quand on sait que le Québec dépense déjà 15 milliards par an en logement social et aide au logement, on se demande : où est l’argent, vraiment ?
La réponse, c’est qu’il n’y en a pas assez. Pas assez pour tout le monde. Pas assez pour assez longtemps. Et les gouvernements le savent. Alors ils jettent des miettes, ils font des annonces médiatisées, et ils espèrent que ça suffira à calmer le jeu.
La vraie question : qui va payer la note ?
Voilà le cœur du problème. Un milliard, c’est une somme colossale. Mais c’est aussi l’équivalent de 0,5 % du budget annuel du Québec. Une goutte dans l’océan. Alors comment justifier ce choix ?
- Option 1 : On prend l’argent des programmes existants. Résultat ? Les shelters ferment, les travailleurs sociaux sont mis à pied, et on se retrouve dans la même merde deux ans plus tard.
- Option 2 : On augmente les taxes. Personne n’en veut.
- Option 3 : On fait semblant de régler le problème, on attend que les médias s’intéressent à autre chose, et on recommence.
Aucune de ces options ne marche. Alors on fait semblant de faire quelque chose. On annonce un milliard. On fait des photos devant des hébergements. On serre des mains. Et on espère que personne ne regardera trop près.
Le pire, c’est que les gens qui en ont le plus besoin ne croient même plus aux promesses. À Montréal, dans le quartier Hochelaga, les travailleurs de rue disent la même chose depuis des années : « On nous promet toujours plus, mais on voit jamais les résultats. » Parce que les résultats, ça prend du temps. Ça prend des budgets récurrents. Ça prend une volonté politique qui dépasse les cycles électoraux.
Alors, ce milliard va changer quoi ?
Probablement pas grand-chose. Pas si on continue comme avant. Pas si on se contente de répartir l’argent entre les mêmes programmes qui ont échoué. Pas si on oublie que l’itinérance, c’est d’abord un problème de logement, de santé mentale et de revenus.
Ce qui manquerait vraiment, ce serait un plan clair. Avec des cibles précises. Des responsables désignés. Des échéanciers. Pas des promesses lancées devant un public complaisant.
Mais bon. On est en politique. Les annonces, ça se fait en grand. Les détails, ça se glisse après. En attendant, les sans-abri dormront encore dans la rue. Les hôpitaux continueront à payer la note. Et les maires, eux, seront toujours les premiers à râler quand l’argent manquera.
La vraie question n’est pas : « Est-ce qu’on a assez d’argent ? » Mais : « Est-ce qu’on a assez de volonté pour faire les bons choix ? » Et là, la réponse, on la connaît déjà.