Un compte TikTok plus efficace qu’un sermon en latin
Le père Matthieu Pinault, 32 ans, a 120 000 abonnés sur Instagram. Pas pour ses homélies, mais pour ses vidéos où il explique « comment prier comme un boss » en 60 secondes, ou où il répond aux questions des jeunes avec un ton décontracté. « Jésus, c’est pas un vieux bonhomme en robe blanche qui fait des signes de croix, c’est un mec qui a picolé à Cana et qui a engueulé les marchands du Temple », lance-t-il dans une vidéo virale. Le ton est donné : l’Église a besoin d’un lifting, et les réseaux sociaux sont son terrain de jeu.
En 2023, une étude de l’Institut Catholique de Paris révélait que 34 % des 18-35 ans se tournent vers les influenceurs religieux plutôt que vers les prêtres pour aborder des questions de foi. Les chiffres sont encore plus élevés chez les jeunes pratiquants occasionnels. Le problème ? Ces influenceurs ne sont pas toujours des clercs. Certains sont des laïcs, d’autres des religieux en mal de visibilité. Peu importe : l’algorithme ne fait pas la différence.
Quand l’évangélisation devient un produit
Le modèle est simple : du contenu court, du storytelling, et une touche de provocation pour capter l’attention. Prenez @ChezLesJésus, une chaîne YouTube qui cumule 800 000 abonnés. Leurs vidéos ? « Pourquoi le célibat des prêtres est une connerie », « Les 3 choses que l’Église ne vous dit pas sur la sexualité », ou « Comment survivre à un mariage catholique sans divorce ». Le ton est cru, les sujets tabous, les réponses claires. Résultat : des millions de vues, et une légitimité qui dépasse souvent celle des institutions.
Mais attention, cette liberté a un prix. Derrière les tutos prières et les lives « questions-réponses », se cache une ligne éditoriale bien précise : une défense sans faille de la doctrine sur l’avortement, l’homosexualité (« une blessure, pas un choix », martèle souvent le père Pinault), ou l’euthanasie (« un piège du diable », selon un autre influenceur en vogue). Les réseaux deviennent ainsi le terrain d’une contre-offensive conservatrice, où chaque like compte comme un argument.
Le chiffre qui cloche : selon un sondage IFOP de 2022, seulement 12 % des Français estiment que ces influenceurs représentent « une voix crédible pour parler de foi ». Le reste ? Les voit comme des « vendeurs de bonheur religieux » ou, pire, des complices d’une Église qui refuse de bouger.
Le piège de la visibilité : quand l’Église perd son âme
Le problème n’est pas seulement le contenu. C’est la méthode. Ces influenceurs fonctionnent comme des marques : ils analysent les tendances, testent les formats, et adaptent leur discours pour maximiser l’engagement. Résultat ? Une évangélisation qui ressemble étrangement à du marketing.
Prenez le cas de Sophie de Menthon, une ancienne journaliste devenue influenceuse catholique. Elle a lancé en 2021 une série de lives « Catholicisme pour les nuls », avec un succès fulgurant. Son secret ? Un mélange de pédagogie et de provoc : « Si Dieu existe, pourquoi il laisse des gens souffrir ? », question à laquelle elle répond systématiquement par un retour à la doctrine, sans nuance. Pas de place pour le débat, juste des réponses toutes faites.
Pourtant, quand on creuse, on découvre que certains de ces influenceurs sont financés par des associations ultra-conservatrices, comme « Sens Commun » ou « La Manif pour tous ». Rien d’illégal, mais une opacité troublante sur les liens entre ces comptes et les structures ecclésiastiques traditionnelles.
Et puis, il y a le problème de la modération. Sur TikTok ou Instagram, les vidéos les plus vues sont celles qui suscitent la polémique. Un influenceur comme le père Nicolas Souchu (250 000 abonnés) ne craint pas de dire « L’homosexualité, c’est un péché, point » dans ses lives. Les commentaires ? Une pluie d’insultes, mais aussi des milliers de partages. L’algorithme adore ça.
L’Église a-t-elle encore besoin de ces influenceurs ?
La question n’est pas seulement morale. C’est stratégique.
D’un côté, ces comptes permettent à l’Église de toucher une jeunesse en rupture avec les structures traditionnelles. De l’autre, ils réduisent la foi à des formats courts, des punchlines, et une vision souvent binaire du monde. Où est la place pour la complexité, le doute, la nuance ?
Le vrai danger ? Que ces influenceurs deviennent les seuls visages de l’Église pour une génération. Pas ceux qui incarnent une spiritualité ouverte, mais ceux qui ferment les portes au nom d’une orthodoxie de plus en plus rigide.
En 2024, le Vatican a enfin réagi, en lançant son propre compte TikTok officiel. Trop peu, trop tard ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le compte @VaticanNews peine à dépasser les 50 000 abonnés, là où @ChezLesJésus en a 10 fois plus. L’Église a compris qu’elle devait jouer le jeu des réseaux… mais elle n’a pas encore compris les règles du jeu.
La dernière question reste entière : ces influenceurs sauvent-ils l’Église, ou la transforment-ils en une coquille vide, où plus rien ne compte que le nombre de vues ?