La France a abandonné ses transports à la loi de la jungle
Ce n’est pas qu’une question de manque de moyens. C’est un choix. Un choix politique, social, et même moral. Les incivilités dans les transports ne sont pas le signe d’une crise passagère. Elles sont la conséquence d’un renoncement collectif. On tolère les cris, les refus de céder sa place aux personnes âgées ou aux femmes enceintes, les téléphones qui sonnent en pleine réunion, parce qu’on a tous décidé, un jour, que ça n’avait plus d’importance.
Prenez le métro à Paris en heure de pointe. 80 % des voyageurs ne se lèvent pas pour laisser passer un fauteuil roulant, selon une enquête de l’Association des paralysés de France (APF). À Lyon, les bus sont devenus des arènes où s’affrontent chômeurs en colère et cadres pressés. À Marseille, les agressions dans les tramways ont augmenté de 40 % en deux ans, d’après les chiffres de la ville. Et personne ne s’en émeut vraiment. Pourquoi ? Parce que la violence, aujourd’hui, n’est plus seulement physique. Elle est systémique. Elle vient de ce qu’on accepte.
Un exemple ? Les « squatteurs de siège », ces gens qui occupent deux places avec leur sac ou leur valise. En 2022, la RATP a lancé une campagne pour les dénoncer. Résultat : zéro plainte. Personne ne veut jouer les flics. Personne ne veut être celui qui va gâcher l’ambiance en rappelant que, oui, il y a des règles. Et puis, au fond, qui a encore la patience de se battre pour des principes qui ne sont plus respectés par personne ?
Les réseaux sociaux amplifient la haine, mais ne la créent pas
On accuse souvent les réseaux sociaux d’avoir pourri le débat public. C’est vrai, mais à moitié. Twitter, TikTok et les groupes Facebook ne font qu’accélérer ce qui se passe déjà dans la vraie vie. La grossièreté, les insultes, le mépris affiché : tout ça, on le voit d’abord dans les transports. Ensuite, on le filme. Ensuite, on le partage.
Prenez l’affaire du « coup de poing dans le métro », filmé en 2021 à Lille. Un homme tabasse un autre passager parce qu’il a osé lui demander de baisser le son de sa musique. La vidéo fait le tour des réseaux. 3 millions de vues en 48 heures. Les commentaires ? « Il l’avait bien cherché. » « Les gens sont trop sensibles. » « Moi je fais pareil, et alors ? » Personne ne condamne le coup de poing. Juste des justifications. Comme si la violence était devenue une norme acceptable, à condition qu’elle soit « compréhensible ».
Pourtant, les chiffres sont là : les plaintes pour violences dans les transports ont augmenté de 25 % entre 2019 et 2023, selon le ministère de l’Intérieur. Mais les condamnations, elles, stagnent. Pourquoi ? Parce que les juges, eux aussi, ont l’impression que la société a tourné la page des petites règles qui font tenir une communauté.
Pourquoi les pouvoirs publics ferment les yeux
La SNCF, la RATP, les mairies : tout le monde sait. Tout le monde voit. Et tout le monde fait semblant de ne rien voir.
En 2022, la RATP a dépensé 12 millions d’euros en sécurité, soit 0,3 % de son budget total. Pour quoi faire ? Des caméras qui marchent à moitié, des agents de sécurité en nombre insuffisant, des sanctions qui tombent toujours après la prescription. Résultat : un sentiment d’impunité généralisé.
Pire : les politiques jouent les sourds. En 2023, Élisabeth Borne, alors Première ministre, a promis de « durcir les peines » pour les incivilités dans les transports. Trois mois plus tard, rien n’avait changé. Pourquoi ? Parce que personne ne veut affronter la réalité : la France a perdu le fil de ce qui fait société. Les transports en commun ne sont plus des lieux de passage. Ce sont des espaces où chacun fait ce qu’il veut, parce que personne ne croit plus aux règles.
Et le pire, c’est que ça ne s’arrête pas aux transports. Les parcs, les rues, les cafés : partout, on voit les mêmes comportements. Un homme qui pique la place de parking des handicapés ? « Il a bien le droit, non ? » Un groupe de jeunes qui crie à 3h du matin sous vos fenêtres ? « C’est pas vos oignons. » Une femme qui se fait insulter dans la rue parce qu’elle porte un voile ? « Elle l’a cherché. »
On a remplacé le vivre-ensemble par le « chacun pour soi ». Et ça, c’est bien plus dangereux qu’un simple coup de poing dans le métro.
Ce qui se passe quand on arrête de se battre pour le respect
Il y a dix ans, un type qui criait dans le RER ou qui refusait de céder sa place aurait été immédiatement stigmatisé. Aujourd’hui ? Il est normalisé. Pourquoi ? Parce qu’on a tous un peu lâché. Parce qu’on a tous, un jour, baissé les yeux au lieu de regarder l’autre dans les yeux. Parce qu’on a tous préféré faire semblant de ne pas voir plutôt que d’affronter l’inconfort d’une confrontation.
Le résultat ? Une société qui se désagrège sans bruit. Pas de guerre civile, pas de révoltes. Juste un glissement silencieux vers l’indifférence généralisée.
Et le plus triste, c’est que personne ne semble s’en soucier. Pourtant, un jour, on se réveillera dans un pays où les transports seront réservés aux plus forts, où les femmes oseront à peine sortir le soir, où les anciens seront traités comme des obstacles. Et on se dira : « Mais comment en est-on arrivés là ? »
La réponse est simple : parce qu’on a tous arrêté de se battre pour ce qui comptait vraiment.
Alors, on fait quoi ?
La question n’est pas « Comment en finir avec les incivilités ? », mais « Comment en finir avec l’illusion que ça peut continuer comme ça ? »
Parce que les solutions existent. Sanctions immédiates, *campagnes de sensibilisation qui ne se contentent pas de dire « Soyez gentils » (comme si c’était une option), un vrai service public qui assume son rôle. Mais pour ça, il faudrait que quelqu’un ait encore la conviction que le respect des autres vaut la peine d’être défendu.
Aujourd’hui, personne n’y croit plus. Et c’est ça, le vrai problème.
La France n’a pas besoin de plus de lois. Elle a besoin de moins de lâcheté.