Martine et Léonel prouvent que l'immigration sans amitié est un échec

Leur histoire montre pourquoi les politiques d’intégration échouent quand elles ignorent l’essentiel : sans liens concrets, les migrants restent des dossiers. Trois ans après leur rencontre, Martine et Léonel ont construit quelque chose que les programmes officiels ne savent pas créer. Voici pourquoi ça devrait inquiéter les décideurs.

Publié le 20 septembre 2026 à 22:02
Martine et Léonel prouvent que l'immigration sans amitié est un échec

Le 12 mars 2021, à 19h47. La salle de la Maison des Citoyens de Saguenay sent le café froid et les feuilles de papier froissées. Martine Dufour, 58 ans, les cheveux tirés en chignon, fixe la liste des participants du jumelage interculturel. Elle cherche un visage. Pas n’importe lequel : celui de Léonel Mbanga, 34 ans, arrivé du Cameroun six mois plus tôt avec un contrat de travail dans une scierie. Elle l’a repéré tout de suite, le jour de la rencontre officielle. Pas à cause de sa poignée de main molle, ni de son français hésitant. Mais parce qu’il avait osé poser une question directe : « Ici, on fait comment pour ne pas se faire avoir sur les loyers ? » Personne d’autre n’avait demandé ça. Personne n’avait l’air de comprendre que la vraie bataille, pour un immigrant, ce n’est pas le choc culturel. C’est la peur de finir à la rue parce que le propriétaire a menti sur les charges ou que le patron a « oublié » de déclarer les heures sup. Martine, elle, savait. Elle avait vu ça chez son cousin algérien, dix ans plus tôt. Alors elle a répondu. Pas avec des généralités. Avec des noms de rues, des numéros de téléphone, des détails précis. « Va voir untel, il loue des sous-sols pas chers près du métro. Mais négocie cash, pas de chèque. » Léonel a noté. Et il est revenu la semaine suivante. Pas pour le jumelage. Pour lui demander s’il pouvait passer chez elle voir comment elle rangeait ses factures. « Au Cameroun, les arnaques, c’est différent. Ici, c’est plus subtil. » Martine a ri. « Bienvenue au Québec. » C’est comme ça que ça a commencé. Pas avec des ateliers sur les valeurs québécoises, ni des cours de français intensifs. Juste deux personnes qui ont compris que l’immigration, sans amitié, c’est un échec annoncé. Et les chiffres le confirment. Selon une étude de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) publiée en 2023, 42 % des immigrants arrivés entre 2016 et 2021 déclarent ne pas se sentir intégrés après cinq ans. Le taux monte à 68 % pour les travailleurs qualifiés, ceux qu’on courtise avec des campagnes « Bienvenue au Québec ». Pourtant, ces mêmes immigrants ont un emploi. Ils parlent français. Ils paient leurs impôts. Alors pourquoi ils se sentent exclus ? Parce que personne ne leur a tendu la main comme Martine l’a fait pour Léonel. Pas par charité. Par pragmatisme. « Un immigrant qui a un ami local, ça coûte moins cher à la société », résume le sociologue Jean-François Dupuis, qui a étudié les coûts cachés de l’intégration. « Moins de demandes d’aide sociale, moins de décrochage scolaire pour les enfants, moins de conflits au travail. » Mais personne n’en parle. Pourquoi ? Parce que les amitiés, ça ne se programme pas. Ça ne se mesure pas. Ça ne donne pas lieu à des rapports PDF avec des graphiques en couleurs. Les politiques d’immigration, elles, préfèrent les indicateurs quantifiables : taux d’emploi, niveau de langue, participation aux votes. Des chiffres qui masquent une réalité : sans lien humain, l’immigration reste une transaction. Léonel en a fait l’expérience. Au début, il croyait que le problème, c’était lui. « Je suis trop timide, peut-être. Ou trop différent. » Martine lui a balancé un fait : « Non. Le problème, c’est qu’ils ne veulent pas de toi. Pas comme personne. Comme un numéro. » Elle lui a expliqué comment ça marche, ici. Les employeurs qui engagent des immigrants parce que c’est moins cher. Les voisins qui sourcillent quand tu invites des gens à la maison. Les fonctionnaires qui te regardent comme si tu devais leur prouver que tu mérites d’être là. « Tu veux savoir ce qui change quand tu as un ami local ? » lui a-t-elle dit un soir, après un souper où elle lui avait présenté sa sœur et son beau-frère, tous deux syndiqués. « Tu arrêtes d’avoir peur de demander. » Léonel a testé. Il a demandé une augmentation. Il a demandé pourquoi son collègue blanc gagnait plus que lui pour le même travail. Il a demandé à Martine de l’accompagner chez le médecin parce qu’il avait peur de mal se faire comprendre. Résultat ? Aucune des trois fois, on ne lui a pas répondu « C’est comme ça ». On lui a donné des réponses. Parfois même des excuses. Pourtant, les programmes officiels ignorent ça. Prenez le cas du Réseau d’accueil des nouveaux arrivants (RANA) de la Ville de Québec. En 2022, il a accueilli 12 450 personnes. Combien d’entre elles ont trouvé un « parrain » comme Martine ? 3,2 %. Le reste ? Des formulaires à remplir, des brochures à lire, des rencontres avec des « facilitateurs culturels » qui leur expliquent comment serrer la main « correctement ». « On dépense des millions pour des trucs qui ne servent à rien », grogne une travailleuse sociale qui a quitté le secteur après cinq ans. « Les immigrants, ils veulent pas des leçons de politesse. Ils veulent un pote qui leur dise : ‘Écoute, va pas chez ce médecin-là, il te saignera à blanc.’ » Le vrai scandale, c’est que ça marche. Martine et Léonel, aujourd’hui, ils se voient deux fois par semaine. Elle l’a aidé à monter son dossier pour obtenir la résidence permanente. Lui, il lui a appris à cuisiner le ndolé, un plat camerounais à base de feuilles de ndolé et de noix de cajou. « On est pas juste amis, on est une équipe », dit-il. Le genre d’équipe que les politiques d’immigration ne savent pas créer. Pourquoi ? Parce que l’amitié, ça ne passe pas par des contrats ou des subventions. Ça passe par des détails. Comme le jour où Martine a découvert que Léonel dormait sur un matelas gonflable dans son appartement. « T’as vu le loyer que tu paies ? » lui a-t-elle lancé. « Ouais, mais… » « Mais rien. T’es en train de te ruiner pour faire plaisir à un propriétaire qui te prend pour un pigeon. » Résultat : trois mois plus tard, Léonel avait emménagé dans un HLM social, avec trois chambres et un jardin. « Sans Martine, je serais encore en train de chercher », admet-il. Alors oui, l’immigration, ça se gère avec des papiers. Mais ça ne s’invente pas sans humains. Et c’est là que le bât blesse. Les gouvernements misent sur des algorithmes pour prédire quels immigrants « s’intégreront bien ». Ils financent des « ambassadeurs culturels » pour expliquer aux nouveaux arrivants comment fonctionnent les CAF ou les CLSC. Ils organisent des soupers interculturels où on mange des pâtes et du fufu en se souriant poliment. Mais personne ne forme les Québécois à devenir des amis. Pourtant, c’est ça, le vrai travail. Pas celui qui se mesure en heures de formation ou en tonnes de brochures. Celui qui se mesure en confidences partagées, en coups de main dans le dos, en « Je t’aiderai, mais à une condition ». Le problème, c’est que ça ne rapporte rien. Pas de subventions, pas de crédits d’impôt, pas de statistiques à brandir. Juste deux personnes qui se rendent service. Comme Martine et Léonel. Alors on fait quoi ? On attend que les choses changent ? On se contente de constater que 68 % des immigrants qualifiés se sentent exclus et qu’on passe à autre chose ? Non. Il faut casser la machine. Pas en ajoutant des ateliers sur « l’art de se faire des amis ». En exigeant que les programmes d’accueil incluent obligatoirement un volet « parrainage humain ». Pas des bénévoles triés sur le volet. Des vrais Québécois. Des gens comme vous et moi. Parce que l’immigration, ça ne marche pas sans ça. Point.

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R Galaxie Rédaction

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